Festival Petits Bonheurs – Écouter, toucher, bouger!

par | 15 mai 2018

Ogo

Conçu par Isabelle Payant et le Théâtre des Petites Âmes, Ogo met en scène trois personnages conviés par le mystérieux Ogo à partir en voyage. Pour passer le temps, les trois nouveaux amis font de la musique (harmonica, mélodica, kali boa et xylophone), se racontent des histoires, ou encore se jouent des tours. Lorsqu’ils se retrouvent seuls, ils aperçoivent furtivement Ogo sans pouvoir véritablement s’en approcher ou interagir avec lui. Les enfants dans le public, assis très près de la scène, entrent rapidement dans la même recherche que les personnages. Ogo apparaît donc comme un spectacle ludique qui permet aux enfants de se sentir impliqués dans la représentation. Tout en maintenant le quatrième mur, les comédiens restent réceptifs aux interventions des enfants qui leur pointent Ogo, qui leur signalent des bulles de savon, ou encore qui réagissent aux différentes techniques théâtrales utilisées dans la mise en scène. Le passage où Gédéon profite d’une petite sieste d’Octave pour créer des illusions d’optique grâce au théâtre d’ombres est particulièrement réussi.

Ce n’est pas pour rien qu’Ogo a gagné le prix du meilleur spectacle jeune public de l’Association québécoise des critiques de théâtre. Isabelle Payant et son équipe démontrent une grande compréhension de l’humour des enfants de 2 à 6 ans, ce qui fait que toutes les blagues et les effets visuels frappent dans le mille. Le public reste happé tout au long de la pièce, émerveillé par les jeux de cache-cache d’Ogo ou par les mystères du décor. Les spectateurs apprivoisent l’environnement scénique en même temps que les personnages, alors que des figures se déplacent de coffre en coffre, que des échelles de différentes longueurs apparaissent ou que des projections se superposent aux tissus qui composent le décor. Odile, Octave et Gédéon présentent des tempéraments fort différents, qui permettent aux enfants de se reconnaître sur scène. Le texte simple clarifie le nœud de l’intrigue pour donner toute la place aux trouvailles visuelles qui font la joie des enfants.

Magie lente

Avec Magie lente, la compagnie Des mots d’la dynamite propose un spectacle pour les tout-petits où les sens occupent une place importante. La pièce raconte les origines du monde, à partir du moment où « le ciel et la terre étaient collés l’un sur l’autre » jusqu’à l’organisation de la vie humaine que l’on connaît maintenant. D’abord raconté par les trois interprètes, qui ponctuent leurs interventions en faisant tinter des bols de céramique, Magie lente permet ensuite aux acteurs de s’improviser véritables créateurs. La musicienne Anne-Françoise Jacques a conçu une musique enveloppante et réconfortante qui accompagne bien l’expérimentation sensorielle à laquelle s’adonnent les deux autres comédiens. Assise à sa console de son, elle ponctue le récit de ses partenaires d’effets sonores énigmatiques.

Après avoir enfilé une combinaison blanche, Steeve Dumais et Nathalie Derome « échappent » de l’argile diluée sur une toile blanche, puis accrochent la toile souillée au fond de la scène en guise de décor. Ils s’amusent ensuite à se salir, à manipuler la matière pour sculpter des objets, ou encore à dessiner des formes avec leurs doigts. Notons que lors de mon passage à la Maison des arts, le fait de voir les comédiens se salir – à cause de ce qui est présenté comme une maladresse de la comédienne – a déclenché une réaction en chaîne chez les plus jeunes, qui se sont mis à pleurer bruyamment. Une bonne dizaine de minutes se sont écoulées avant que les éducatrices et les placiers viennent à bout de contrôler le chagrin des enfants trop empathiques à la situation représentée sur scène. Peut-être que si le renversement de l’argile avait été présenté comme un jeu plutôt que comme un accident, les enfants auraient été plus à même de cerner l’aspect humoristique de ce passage.

Si Magie lente contient des images très fortes, les transitions entre les tableaux manquent de fluidité. Plusieurs scènes demandent une longue mise en place avant d’afficher leur plein potentiel, ce qui influence la qualité d’attention du public. Les chansons qui ponctuent les grandes étapes de l’évolution du monde sont plutôt simplistes et racoleuses, alors que la pièce aurait pu être une très belle incursion pour les enfants dans le théâtre expérimental. Les deux précédents spectacles de Derome, Le Spectacle de l’arbre et Là où j’habite, semblaient mieux ficelés et plus achevés.

Histoires d’ailes et d’échelles

Après La Couturière et Contes Arbour, l’artiste Sylvie Gosselin crée un nouveau spectacle, cette fois inspiré du peintre suisse Paul Klee. Histoires d’ailes et d’échelles consiste en un déambulatoire pour une trentaine d’enfants durant lequel la narratrice présente son peintre préféré.

À son arrivée, chacun des enfants doit revêtir un tablier – toutes des pièces uniques fabriquées par Gosselin elle-même avec des retailles de tissus – et venir s’asseoir à l’intérieur d’un cercle tracé au sol. Cette première salle vise à apprivoiser le travail de Paul Klee. Grâce à un projecteur, elle montre aux petits une dizaine d’œuvres du peintre, notamment « Château et soleil », qui lui a inspiré le patchwork des tabliers. Les jeunes spectateurs sont d’ailleurs invités à prendre un temps pour observer les couleurs et les formes de leur tablier et de celui de leurs voisins. En se servant d’une flèche (motif récurrent dans les œuvres du peintre), Sylvie Gosselin pointe certains détails des tableaux pour les mettre en évidence. Elle amène les enfants à identifier eux-mêmes certaines caractéristiques récurrentes des tableaux de Klee, de manière à ce qu’ils puissent les reconnaître dans la suite du déambulatoire. Elle leur montre aussi un autoportrait de l’artiste : une marionnette qui le présente avec de grands yeux, un chapeau et un costume noir. Sylvie Gosselin développe le sens de l’observation des enfants et se nourrit de leurs commentaires pour analyser les œuvres qu’elle leur présente. À partir de l’œuvre « Chat et oiseau », elle explique qu’il est possible de rendre visible une idée abstraite, par exemple le fait que le chat pense à ce qu’il aimerait manger. Très participatifs, les enfants semblent prendre plaisir à découvrir les dessous des œuvres qu’on leur montre tout au long de ce bref cours d’histoire de l’art. Puis, chacun des spectateurs est invité à fouiller dans la poche de son tablier pour y récupérer un petit cube de couleur à déposer dans une petite boîte afin d’accéder à la suite du parcours théâtral.

La seconde salle consiste en l’exposition de cinq installations créées par Sylvie à partir des œuvres de Paul Klee et disposées tout autour de la pièce. Assis sur des carrés de vinyle disposés en quadrillage sur le sol, les enfants se retrouvent au cœur du dispositif, comme immergés dans l’univers de Paul Klee. Les talents de comédiennes de Sylvie Gosselin sont alors mis à contribution pour raconter différentes histoires tout en manipulant les œuvres qu’elle a créées pour en faire ressortir toute l’ingéniosité. Grâce à un système d’aimants, la comédienne donne vie à une dizaine de personnages, dont Klee lui-même que les enfants reconnaissent sans peine. Les éclairages de Luc Prairie, indispensables à la magie du spectacle, permettent d’éclairer les œuvres conçues par Gosselin et d’orienter le regard des jeunes spectateurs vers les éléments clés du parcours.

En exploitant la curiosité et la capacité d’émerveillement des jeunes spectateurs, Sylvie Gosselin les convie à un véritable cours d’introduction à l’analyse des œuvres d’art. Tout au long du spectacle, on sent une véritable confiance de l’artiste en l’intelligence des enfants. Avec Histoires d’ailes et d’échelles, Gosselin prouve qu’il a moyen d’aborder des sujets complexes avec les plus jeunes en trouvant des références qui leur parlent et en les accompagnant convenablement dans leur expérience théâtrale. Si la composition et l’esthétique des œuvres de Paul Klee se prêtent manifestement bien au public jeunesse, c’est vraiment le travail de médiation de Sylvie Gosselin qui assure la réussite du spectacle.

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