Fenêtres ouvertes au Centre-Sud: entrevue avec Émile Proulx-Cloutier pour « Pôle Sud, documentaires scéniques »

par | 5 mai 2016

Par Olivier Dumas

Le cœur du quartier Centre-Sud devient le point d’ancrage de la création Pôle Sud, documentaires scéniques, dans laquelle Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette tentent de révéler des facettes méconnues des alentours de l’Espace Libre.

Comme auteur-compositeur-interprète, Proulx-Cloutier semble Aimer les monstres (titre de son premier album). Comme metteur en scène, il privilégie des traces d’humanisme qui émanent de l’existence des gens. L’expérience de Pôle Sud se conçoit en symbiose avec sa conjointe, romancière et réalisatrice, entre autres, du long-métrage grandement apprécié Le Ring.

Dans la cuisinette du théâtre de la rue Fullum, l’artiste polyvalent revient sur les prémices de leur singulière approche. «En 2014, nous avions présenté Vrais mondes: documentaires scéniques. Nous avions alors pris le risque et le pari de développer un langage qui s’éloigne du texte. La forme documentaire te donne une puissante leçon d’humilité», élabore-t-il entre deux bouchés, en un début d’après-midi frisquet. Le directeur artistique de l’Espace Libre, Geoffrey Gaquère, avait assisté à l’une des représentations. Il avait apprécié, d’autant plus que «dans son nouveau mandat, il veut, chaque saison, des spectacles de quartier, pour rapprocher son théâtre de son milieu de vie environnant».

Dans un traitement qui s’éloigne du «théâtre documentaire», pratiqué par des compagnies comme Porte Parole, Proulx-Cloutier prend le temps nécessaire pour créer un climat propice aux échanges. Il focalise sur les propos d’individus, sans aucun effet de théâtralisation. «C’est très différent d’un vox-pop, où les participants se font lancer un micro au visage. Je suis fasciné par la voix humaine qui transmet une proximité. Ce sont souvent des occasions de trouvailles involontaires. Je suis extrêmement sensible au son, qui est souvent le parent pauvre. Anaïs est allée chez les gens avec un micro, mais sans caméra. C’est incroyable de voir à quel point ils oublient la technique, après deux ou trois heures que nous passons en leur compagnie.» De plus, le metteur en scène rejette les étiquettes formatées. «Je suis rébarbatif à toute classification, par exemple, entre le naturalisme et le réalisme. Les choses sont dites de manière non psychologique. Nous sommes dans la vraie vie, avec toutes ses couches d’originalité.»

Parmi ses influences marquantes dans l’élaboration du documentaire scénique, le cinéaste Raymond Depardon occupe une place privilégiée. «Il saisit de belles occasions de faire des portraits, entre autres dans Urgences (qui se déroule dans l’aile psychiatrique de l’hôpital Hôtel-Dieu de Paris), dans Faits divers, où nous sommes dans un poste de police, ou encore dans 10e chambre, instants d’audience. Cela lui prend des mois de tournage, mais il réussit à capter de moments saisissants.» Plus récemment, un autre réalisateur, Nicolas Philibert (Être et avoir), a également touché plusieurs cordes sensibles. «Le Pays des sourds est vraiment très beau. C’était avant Skype, et dans une scène extrêmement émouvante à l’aéroport, les uns font leurs adieux à leurs amis. Philibert a trouvé là, la manière de transmettre sans filtre tout leur vécu.»

Crédit photo Sarah Lalonde

Crédit photo Sarah Lalonde

Pour l’un des deux orchestrateurs de Pôle Sud, la scène constitue «un environnement différent dans sa façon de raconter, de créer des images et de percevoir le sous-texte. «Anaïs est proche des gens. Ces deniers rient à des moments imprévus et non prémédités dans les enregistrements.» La préparation comporte sa part imprévisible. «En documentaire, tu peux faire des rencontres qui ne mènent à rien, ou encore tu ne sais pas comment traiter la matière.» Le tandem a travaillé également avec une recherchiste, dans un processus exploratoire, qui, à ses yeux, semble encore inusité dans le paysage artistique. «Je ne crois pas qu’au Québec, en ce moment, une autre troupe fasse la même chose que nous. Même les historiens du théâtre ne trouvent rien. Je n’ai pas, non plus, de signal d’une démarche similaire, ailleurs dans le monde. S’il existait d’autres praticiens, j’aimerais beaucoup les rencontrer, car il demeure difficile d’inventer quelque chose de nouveau en 2016», lance-t-il, dans un éclat de rire.

L’un des deux concepteurs scéniques n’a en tête aucun souvenir de résistance de la part des huit interprètes du spectacle. «Nous n’avons pas forcé la main de qui que ce soit. Dans leurs entrevues, ils vont très loin dans ce qu’ils osent raconter. Cela m’étonne, car je suis quelqu’un de très pudique. J’y suis allé avec parcimonie, et à ma connaissance, personne n’a demandé de modification.» L’éthique demeure ici primordiale, afin de ne pas déformer ces fragments de vie. La tentation demeure «si grande au cinéma, où tu peux faire ce que tu veux et manipuler à ta guise». Par ailleurs, la dimension voyeure de la téléréalité ne teinte pas non plus Pôle Sud. «Ce n’est pas un concours pour solliciter de l’amour des gens qui te regardent. J’aurais de la misère à mentir à ce point, avec une carotte ou de l’argent au bout. Ici, nous ne tombons pas dans le spectaculaire. J’ai écouté, au complet, les témoignages pour arriver à transcender le banal. Par la suite, je dois les écrémer et les passer au tamis pour ne garder que l’essentiel.» Les intervenants deviennent de plus en plus à l’aise, au fur et à mesure de la progression des entretiens. «La voix change et se transforme. Elle transmet une énergie moins prudente. L’esprit de synthèse n’existe pas pour eux. Et c’est parfait comme ça, car je n’avais pas envie d’entendre de cassette.»

Pour leur distribution, les deux  maîtres d’œuvre ont choisi de véritables coups de cœur. L’exercice ne reflète aucune volonté d’illustrer un portrait «objectif» du quartier, délimité, par eux, par les rues Amherst, Sherbrooke et Fullum, ainsi que par le fleuve Saint-Laurent. «Nous n’avons pas sélectionné, selon l’origine socioéconomique, l’âge, ou encore la couleur de la peau. J’expose une vision, comme il en existe 10 000 autres.» Par ailleurs, la conception sonore demeurait une composante essentielle pour rendre tout ce monde à l’aise (une seule participante avait tâté de la scène auparavant), qui baignera dans un apport visuel harmonieux. «C’est un plateau dégagé. La lumière devient comme un jeu de caméra. Les seules images projetées viennent des archives publiques.» Dans une perspective globale, la production s’insère dans une volonté de démocratisation de la culture. Elle témoigne du souhait que «les gens du coin se sentent les bienvenus. J’aimerais ramener au théâtre la fonction de communion, comme en Angleterre, où une dame peut arrêter ses courses à 16h pour aller voir une pièce. Il n’est pas nécessaire de faire partie de l’élite pour être ébloui et touché.» D’ici la première, Émile Proulx-Cloutier se sent responsable de son équipe, dont il apprécie grandement l’implication. «J’ai vécu l’aventure avec bonheur. J’ai l’espoir de rejoindre un paquet d’autres mondes, qui auront la sensation d’ouvrir une fenêtre, au coin de la nuit. C’est un show plein de tensions fragiles.»

Pôle Sud, documentaires scéniques du 10 au 21 mai 2016 à L’Espace Libre