Fantasia – Les démons de l’humanité

par | 22 juillet 2013

Depuis sa création en 1996, le festival Fantasia ne cesse d’étonner et d’offrir une programmation hétéroclite et surprenante à un bassin de plus en plus grandissant d’amateurs de films de genre. Depuis quelques années, l’événement explore d’autres avenues, présentant, entre autres, des performances live : mentionnons simplement Evil Dead the Musical, en 2004, ou Nevermore au Théâtre Rialto en 2010. Cette année, Mitch Davis, codirecteur artistique du Festival, propose de découvrir le travail de Title 66 Productions, une jeune troupe de théâtre anglophone montréalaise, dont la plupart des membres sont issus du programme d’art dramatique du Collège Dawson. En tant que critique théâtre et spectateur assidu du festival depuis la fin des années 90, j’avoue sincèrement que ma curiosité fut drôlement piquée : comment résister à un spectacle mettant en scène le diable qui, s’ennuyant du paradis, décide de prouver à l’humanité qu’il mérite sa place auprès de Dieu? The History of the Devil, l’un des rares textes pour la scène du créateur de Hellraiser, Clive Barker, débarque à la Cinquième salle de la Place des Arts pour trois soirs seulement.

Delphine DiTecco et Lucas Chartier-Dessert

Delphine DiTecco et Lucas Chartier-Dessert

C’est justement à la PdA que j’ai eu la chance de discuter avec deux des comédiens de la troupe, soit la charmante Delphine DiTecco, volubile et passionnée, ainsi que le fort sympathique Lucas Chartier-Dessert, qui prête ses traits au diable. Il fut d’abord question de la compagnie théâtrale : fondée il y a quelques années, elle cumule trois productions en autant d’années, soit Chekhov’s Children, une adaptation de La mouette présentée à l’Espace 4001 en 2011, The History of the Devil de Barker, montée pour la première fois au Théâtre rouge du Conservatoire en février 2012, puis Ludwig and Mae, trois courtes pièces de Louis Patrick Leroux que l’on a pu voir aux Ateliers Jean-Brillant au printemps 2013. « Chaque fois que nous présentons un nouveau projet, on essaie quelque chose qu’on n’a jamais fait auparavant », confie Delphine DiTecco. « On désire apporter une certaine diversité au théâtre anglophone de Montréal, dédié surtout à un public plus âgé. On assiste aux productions et on comprend les jeunes de ne pas s’intéresser au théâtre. On veut changer cette perception : on désire les rejoindre, les amener dans les salles et leur faire découvrir autrement notre art. Le public a changé, ses intérêts aussi, et il faut s’adapter à ça ; il faut prendre cela en considération quand on fait nos choix de textes, tout en conservant notre intégrité artistique » ajoute-t-elle. Le style de Title 66 est, selon les deux comédiens, très brechtien : « On ne cache rien aux spectateurs. On se change sur scène, on manipule à vue. Le public sait qu’il est au théâtre, et on joue avec cette idée » dit Lucas. « Il n’y a pas que le personnage en scène, il y a aussi l’acteur, et c’est important pour nous », renchérit sa collègue.

La découverte du texte de Barker s’est faite de façon anecdotique. Jeremy Michael Segal, codirecteur de Title 66, cherchant un cadeau pour l’anniversaire de Delphine dans une boutique de livres usagés, tombe par hasard sur un recueil de pièces de Clive Barker, écrites alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Si les premiers textes ne l’excitent guère, la dernière, parlant du diable et de ses aspirations à remonter au paradis, frappe le metteur en scène de plein fouet. Le défi est de taille : huit acteurs, 34 personnages, des allées et venues à travers les époques et les continents ; la petite troupe travaille d’arrache-pied durant près de six mois, quatre fois par semaine, pour mettre en scène les mots de l’auteur anglais, et ce, malgré des moyens dérisoires. Si jouer plusieurs personnages et utiliser des masques pour la première fois sont les principaux défis auxquels pense d’abord la jeune comédienne, elle avoue que le plus important d’entre eux est de transposer le plus fidèlement possible sur scène la vision du metteur en scène. « Pour ma part, mon véritable challenge se trouve dans le niveau d’énergie que je dois déployer au cours des deux heures trente que dure la pièce. Dès le début, l’intensité est à son maximum et on doit la garder jusqu’à la fin. Il n’y a pas de répit » dit Lucas. « Mais tous les comédiens sont actifs : si nous ne sommes pas sur scène, on travaille aux ombres, aux bruitages, on a tous un rôle à jouer » ajoute Delphine.

The History of the Devil - photo Julia Milz

The History of the Devil – photo Julia Milz

Et incarner le diable, c’est comment ? « C’est vraiment le fun! Au début de la pièce, il a l’air d’une entité surnaturelle. Un peu vouté, comme un homme des cavernes. Mais plus la pièce progresse, plus sa physionomie change, pour devenir humaine. Les gens sympathisent alors avec lui. La pièce, c’est un peu une dénonciation de l’humanité en général, où le diable est, au fond, une image, un bouc-émissaire pour tous les problèmes moraux. On le blâme pour nos propres actes. Il faut regarder en nous une fois pour toutes et se blâmer soi-même, prendre enfin nos responsabilités au lieu de croire que c’est l’œuvre du diable. Comme le dit Shakespeare, « we have to hold a mirror up to nature ». Et c’est ce que nous faisons aussi durant le spectacle. L’humanité est bonne et mauvaise… Dans le fond, la pièce devrait s’intituler Les zones grises » confie le comédien, souriant presque mystérieusement.

Mitch Davis, ayant vu l’une des rares représentations new-yorkaises de The History of the Devil, a avoué préférer la version de Title 66, les invitant à faire partie du festival Fantasia dès 2012. Avouons-le, une pièce de Clive Barker s’avère un ajout des plus naturels à la programmation de Fantasia. Malheureusement, d’autres projets déjà en branle ont empêché la troupe d’accepter l’invitation. L’année suivante, tout le monde était miraculeusement au rendez-vous ; une chance inouïe pour la compagnie de théâtre qui voit ainsi l’une de ses productions fouler les planches de la prestigieuse Place des Arts. Un rêve, selon Dephine DiTecco, qui s’extasie encore de voir les affiches de la pièce sur les murs de l’endroit, mais qui n’a pas été aisé à réaliser. « Ça a été difficile de faire accepter un spectacle anglophone à la Place des Arts. Même lors de notre passage au Conservatoire en 2012, on retrouvait des graffitis sur nos affiches ». La discussion prend alors une tout autre tangente, abordant la réalité linguistique de la métropole dans les arts de la scène. Delphine confie caresser le rêve de créer du théâtre bilingue, un peu comme Ana, présenté à l’Espace Go il y a quelque temps, ou comme l’a fait l’École nationale de théâtre récemment avec En anglais comme en français, it’s easy to criticize. « Je suis bilingue et ça m’énerve de voir qu’au Québec et à Montréal, on a encore ce genre de débat. Je pense que le bilinguisme, ou le théâtre bilingue, c’est une affaire trippante, hyper contemporaine. On (Title 66) aimerait créer un partenariat avec une compagnie comme la nôtre, francophone, et développer un projet commun, dans les deux langues. ». Elle ajoute, dans la même phrase, pour corroborer parfaitement sa pensée : « On a tellement de culture à Montréal, we should embrace it ! ».

Avant de partir, je leur demande si le diable, selon eux, mérite de monter au paradis. Les deux comédiens se regardent, interloqués. Delphine me dit : « Je ne crois pas au paradis. Mais entre toi et moi, si les humains croient que le diable ne le mérite pas, ils ne le méritent pas non plus ; on n’est pas très loin de ce qu’il est ». Je me retourne vers le principal intéressé qui ajoute : « Je dirais oui. Il faut se rappeler que le diable n’a pas quitté le ciel à cause de sa méchanceté, mais bien à cause de l’amour qu’il vouait à son Créateur. Dieu avait demandé aux anges d’aimer et de protéger davantage les humains que Lui-même, mais celui qu’on appelle le diable a refusé, ce qui a causé son bannissement du paradis. »

Et nous, le méritons-nous? « Non », répond-il, sans hésitation.

Alors que le diable… l’emporte.

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A propos David Lefebvre

Titulaire d'un DEC en communications, Art et technologie des médias, du Cégep de Jonquière et d'un certificat en communications de l'UQAM, David Lefebvre s'intéresse au théâtre petit à petit grâce à des critiques qu'il doit effectuer pour Planète Montréal, l'émission du retour à la maison de Radio Centre-Ville dont il fut l'animateur du mercredi durant près d'un an et demi. Il fonde, en juillet 2002, MonTheatre.qc.ca, ne trouvant pas de site rassembleur sur le Web. Depuis février 2003, il est membre de l'Association des critiques de théâtre du Québec et a été, pour les années 2007 et 2008, le secrétaire de l'AQCT, puis depuis 2017, vice-président de l'association. Depuis la saison 2015-2016, il est collaborateur de l'émission radiophonique Les enfants du paradis, animée par Robert Boisclair à CKRL, le lundi entre 17h30 et 18h30. David est le fondateur, concepteur, directeur, webmestre, rédacteur en chef, journaliste et critique de MonTheatre.qc.ca.