Extase contre le cynisme: entrevue avec Édith Paquet pour Mélanie sans extasy

par | 22 février 2018

Dans Mélanie sans extasy, Édith Paquet nous expose les tumultes d’une trentenaire «cynique», mais pas encore «blasée». 

Édith Paquet, crédit Eva Maude TC

Dans le sous-sol d’un café très chaleureux près du métro Jarry, Édith Paquet rigole de voir sa pièce Mélanie sans extasy s’inscrire dans la thématique de la consommation qui imbibe bien des propositions de la présente saison théâtrale. «Au Prospero (où la création foulera les planches de sa salle intime), je pense aux Enivrés d’Ivan Viripaev (avec entre autres Évelyne Rompré, sa copine du Conservatoire) où les individus recherchent la vérité dans les effluves de l’alcool.» Sa Mélanie oscille quant à elle entre deux extrêmes «pas si éloignés», soit la drogue et le yoga.

En plus d’explorer l’écriture dramatique, Édith Paquet a joué divers rôles, notamment au théâtre (dont Désordre public d’Évelyne de La Chenelière et Œdipe à Cologne, le chant du cygne de Jean-Pierre Ronfard) et au petit écran (District 31). Mélanie sans extasy a connu une première mouture au Festival Zone Homa à l’été 2016 dans une mise en lecture de Jean-Simon Traversy. Elle explore les aléas d’une trentenaire jonglant entre un emploi routinier, une vie affective chaotique «et des soupers amers trop chers». Autour d’elle gravitent une sœur aînée rangée, le conjoint de celle-ci qui rêve de changer de métier, un one-night, une ancienne flamme revue par hasard et des adeptes d’exercices spirituels. S’ajoutent des souvenirs non cicatrisés d’un père disparu et des allusions au film La Reine des neiges.

Avant sa première «longue» pièce, Édith Paquet a composé des œuvres de forme courte («une approche moins reconnue au Québec, mais très populaire aux États-Unis»). Pour l’événement annuel Théâtre tout court, elle a, entre autres, présenté Jardin sec, une amorce à la production actuelle, avec déjà Louis-Olivier Mauffette. «J’ai d’abord incarné Mélanie, maintenant, c’est Véronique Pascal.» Malgré le changement d’actrice, les mêmes angoisses perdurent chez le personnage. «Si Mélanie avait abandonné sa quête de bonheur, elle serait blasée. Je l’imagine plutôt cynique», lance l’artiste d’un ton amusé.

Édith Paquet reconnait avoir observé certaines amies ou connaissances. «J’avais en tête une professionnelle à un tournant de sa vie.» Rapidement s’est imposé le dilemme cornélien de la maternité, «un enjeu paralysant pour une femme quand sa décision n’est pas réglée.» En l’absence de progéniture, Mélanie recherche des stimulations, surtout que son choix de carrière, plus ou moins assumé, ne la comble pas beaucoup. «Où donc trouve-t-elle le danger et le désir?» En parallèle à une routine peu excitante, la pièce nous replonge en flashback lors d’un party en 1999, «comme le temps lointain d’un autre pan de sa vie. Mélanie ressent la nostalgie d’une époque qui lui parait en décalage avec son existence actuelle.»

Visuel officiel du spectacle

Dans le titre, l’extasy symbolise ainsi la difficulté de s’épanouir «sans artifice, naturellement au quotidien». Mélanie peut alors oublier momentanément sa famille dysfonctionnelle. Car, en plus de ses difficultés avec la gent masculine, «elle n’a pas encore réussi le deuil de son père. Jamais présente, sa mère s’est détachée de la cellule familiale en raison d’une trop grande souffrance». Avec Annie, sa sœur aînée, une rivalité plane en sourdine, causée par une confrontation antérieure autour du «chum» d’alors de celle-ci. Tel un miroir, Mélanie voit en elle «ce qu’elle aurait pu devenir et l’image de la responsabilisation». Les autres personnages la confrontent dans sa recherche d’équilibre entre une vie ordinaire et l’extase, mais sans que ce soit toujours un feu d’artifice. Au fond d’elle-même, c’est une idéaliste», révèle du même souffle Édith Paquet.

De nombreuses heures de table avec Jean-Simon Traversy ont permis d’approfondir ou encore d’élaguer certains éléments, comme la présence physique du père. Son évocation résonne encore «plus fortement avec les métaphores du manteau et du petit couteau rouillé (sur scène). Nous accédons ainsi à la douleur plus souterraine de Mélanie.» Au Prospero, l’orchestration de cet univers à la fois réaliste et décalé est désormais assurée par Nicolas Gendron, avec la même distribution qu’à Zone Homa (dont l’auteure, maintenant sous les traits de la frangine Annie, Marc-François Blondin, Louis-Olivier Mauffette, Éric Robidoux et Véronique Pascal). Des affinités se sont rapidement développées avec le metteur en scène dont elle a vu nombre de ses réalisations antérieures (L’Enfance de l’art, une incursion dans l’univers de Marc Favreau, sans oublier Et au pire on se mariera d’après le roman de Sophie Bienvenu).» Gendron aurait été interpellé par le mariage entre humour et drame de cette tragi-comédie. Rapidement, il aurait trouvé «les failles de Mélanie qui émergent au fur et à mesure». Précédemment, lors d’une soirée de Théâtre tout court, une autre complicité s’est construite avec Véronique Pascal. Édith Paquet avoue l’avoir immédiatement imaginé pour le personnage. «J’ai même puisé dans sa vie. J’ose dire que je l’ai vampirisée avec son consentement, gentiment et doucement. Nous percevons grâce à elle une punk romantique qui fait sa tough derrière son armure, une rebelle qui dit avoir un cœur de guimauve.»

Mélanie sans extasy s’amuse des antagonismes moins éloignés que ne le laissent croire les apparences. Aux dires de la principale intéressée, nous retrouvons ici en somme «peu de grandes différences entre le rave et le yoga. Mélanie a trouvé une nouvelle approche pour expérimenter des sensations fortes. Mais maintenant, tout se passe dans le calme absolu, en réconciliation avec la nature». Ce nouveau type de partys n’occulte pas tout à fait son passé. «Seule la substance change», lance Édith Paquet.

Dans le millénaire précédent, un désir d’écrire existait déjà chez Édith Paquet pendant ses études au Conservatoire d’art dramatique de Québec, promotion 1997. Son attirance se portait sur les plumes des pays scandinaves, August Strindberg et Henrik Ibsen dont elle a interprété sa Hedda Gabler durant ses années de formation. «J’aimais beaucoup les courtes phrases, qui ne donnaient pas toutes les clés.» Depuis ses premières armes comme dramaturge, la femme de théâtre aborde plus globalement son art, en plus de toujours privilégier le même mystère. Elle conçoit déjà le «squelette» de sa prochaine œuvre, tout en apprenant à se détacher de sa toute récente création. «Je laisse le texte entre les mains des interprètes. Je donne toute la liberté au metteur en scène. Je me sens comme une mère qui apprend à se retirer et à couper le cordon.»

Mélanie sans extasy du 27 février au 17 mars 2018 à la Salle intime du Théâtre Prospero

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.