Explorer le réalisme magique dans un milieu déshumanisé

par | 14 avril 2013

par Olivier Dumas

Éric Jean Crédit photo : Julie Rivard

Éric Jean
Crédit photo : Julie Rivard

Un mardi en fin de matinée, sous un ciel nuageux et une température frisquette, le printemps tarde à se montrer le bout du nez. Dans le hall clair du Théâtre de Quat’sous, le metteur en scène Éric Jean démontre un enthousiasme à la fois fébrile et tranquille. Sa nouvelle création Survivre expose les peines et misères vécues par des travailleurs, confinés à l’horaire du 9 à 5 dans une tour de bureaux ; un microcosme qui intriguait l’homme de théâtre. Comme les maillons bien huilés d’une machine déshumanisée et déshumanisante, les personnages vivent leur existence souvent par procuration. Or, un jeune homme (incarné par Renaud Lacelle-Bourdon), bien normal en apparence, révélera chez chacun des individus des pulsions secrètes inassouvies. « Cet étranger donnera accès à leurs faces cachées, à des émotions extrêmes, à des fantasmes sexuels jamais avoués », explique Éric Jean.

Le metteur en scène avait collaboré précédemment à deux reprises avec Olivier Kemeid, notamment sur la très émouvante production Une ardente patience en 2005. L’association entre les deux créateurs aux univers très distincts, presque antagonistes, entraînera des surprises aux dires d’Éric Jean. Reconnu pour ses créations plus circonscrites dans des trames historiques et politiques comme Moi dans les ruines rouges du siècle ou Furieux et désespérés, Olivier Kemeid aurait pris plaisir à explorer d’autres avenues moins ancrées dans la temporalité, en symbiose avec les mondes oniriques et fantasmagoriques qui caractérisent le travail d’Éric Jean depuis ses débuts avec l’excellente pièce Une livre de chaire. Leurs retrouvailles artistiques se sont révélées fructueuses et surprenantes. « Le style est très différent du ton habituel des pièces d’Oliver que je qualifie de théâtre épique. Pour Survivre, je voulais une comédie noire avec un humour très fin, pas le genre d’humour à se taper sur les cuisses », précise Éric Jean. Selon ce dernier, il s’agit plutôt d’un humour de situations, où est décortiquée avec intelligence et sensibilité la palette des comportements, dont les plus risibles dans les relations interpersonnelles.

Deux œuvres fortes ont influencé son imaginaire dans la conception de cette nouvelle péripétie. « J’ai repensé au film Being John Malkovich de Spike Jones, et à la version romanesque de Théorème de Pier Paolo Pasolini », précise-t-il. Éteints par leur travail routinier en manque de stimulation, les protagonistes de la pièce ressentiront, comme les figures issues de l’imagination des deux réalisateurs cités, cette tension les incitant à aller au bout de leurs rêves et de se défaire de leur quotidien. Par ailleurs, quelques clins d’œil à des émissions de téléréalité traitant de compétition s’immisceront dans l’histoire. « Les spectateurs verront jusqu’où une personne peut aller pour prendre sa place dans la société », soutient Éric Jean. « Olivier Kemeid a le don pour montrer du doigt tout le ridicule dans l’obsession des détails à priori insignifiants des personnages ».

Même si le metteur en scène ne reconnaît pas d’emblée des liens avec ses autres spectacles,  Survivre s’inscrit pourtant, par ses thèmes aux enjeux explorés précédemment, dans son corpus théâtral. « En découdre s’intéressait plus précisément à la schizophrénie, alors qu’Emovere s’interrogeait sur la place du legs et de la transmission, sur l’importance d’être humain. Il est triste de voir une personne qui s’éteint, qui oublie ses rêves ».

Pièce portée par sa dimension chorale, Survivre a permis à cet adepte « du réalisme magique » de collaborer avec une distribution « hétéroclite ». Elle a ainsi provoqué de belles rencontres avec des acteurs talentueux et ouverts qui n’ont pas hésité une seconde à plonger dans l’aventure périlleuse de la création, entreprise considérée par Éric Jean comme une prise de risque nécessaire. « L’art exprime le besoin d’aller à la rencontre de l’autre, de mieux comprendre la complexité humaine et de proposer une vision différente de la vie », conclut-il toujours aussi curieux par son métier, qui lui ne risque pas de sombrer dans la routine.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.