États d’amour: cinq filles sous la loupe d’Annick Lefebvre et Sylvain Bélanger dans «J’accuse»

par | 10 avril 2015

par Olivier Dumas

Annick Lefebvre, crédit photo Julie Artacho

Annick Lefebvre, crédit photo Julie Artacho

Un cauchemar effroyable d’Annick Lefebvre impliquerait une critique mi-figue mi-raisin. « Je ne veux absolument pas que l’on reste indifférent devant l’une de mes créations. Je suis contente que les gens adorent et très à l’aise avec les commentaires négatifs. J’éprouve plus de mal face aux réactions moyennes », confie-t-elle d’emblée.

Fort heureusement, les jugements tiédasses ne risquent pas d’abonder pour J’accuse, sa nouvelle œuvre dans laquelle Sylvain Bélanger dirige cinq comédiennes très appréciées du grand public. À tour de rôle, Ève Landry, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor se retrouvent seules sur scène durant près d’une vingtaine de minutes, aux prises avec les tourments de la réalité contemporaine. Leurs propos s’incarnent dans des lieux anonymes, insérés dans « une spirale sociale qui avale tout », lit-on dans la présentation du texte. « C’est une parole sauvage qui nous matraque, que l’on reçoit comme une bombe », explique le metteur en scène, assis sur des fauteuils blancs en compagnie de l’auteure dans son vaste bureau, lors d’une fin d’avant-midi ensoleillée.

Deux points de convergence relient les cinq récits: des emplois insatisfaisants et des références multiples à Isabelle Boulay. « Elles ne parviennent pas s’épanouir sur le plan professionnel. Elles souffrent et sont malheureuses. Nous constatons que les femmes n’ont toujours pas un salaire égal pour le même job » souligne Sylvain Bélanger. Le « deuxième sexe » a rarement occupé autant d’espace sur les planches comme figure centrale ces dernières années, à l’exception notamment du collectif Je ne suis jamais en retard. « C’est peu fréquent de voir sur scènes des personnages féminins qui ne se définissent pas d’abord comme des blondes ou des mères. Comme directeur artistique, je cherche les textes de filles ». Consciente de la lignée d’œuvres féministes québécoises (dont les prestations de Pol Pelletier, La Nef des sorcièresLes Fées ont soif), Annick Lefebvre estime le chemin plus facile pour celles qui désirent inscrire une vision engagée dans le paysage littéraire. « Cela ne me dérange pas qu’on me colle l’étiquette de féministe », dit-elle avec le sourire.

Sylvain Bélanger, crédit photo Ulysse del Drago

Sylvain Bélanger, crédit photo Ulysse del Drago

Portés par une énergie frontale, les « costauds monologues » exposent le quotidien d’une vendeuse, d’une patronne de PME, d’une technicienne en garderie, d’une réceptionniste dans un bureau et d’une travailleuse autonome. « Devant ces bêtes de personnage, le principal défi de la mise en scène demeure de nuancer sans perdre l’énergie pamphlétaire. J’ai dirigé des répétitions au son, je ne regardais même pas la comédienne devant moi pour trouver une vérité dans le jeu. » La réflexion se conjugue aux confidences de filles qui réfléchissent à leur solitude. « Nous avons accès à leur cerveau, à leurs pensées en spirale un peu comme dans les solos de Fabien Cloutier (ScotstownCranbourne) », soutient Sylvain Bélanger.

La présence de la romantique chanteuse rouquine originaire de la Gaspésie a surgi dans la vie d’Annick Lefebvre lors d’un travail dans un cours à l’UQÀM où elle comparait la réception critique d’un artiste de théâtre à un interprète d’un répertoire plus populaire (ici la passionnée au « saule inconsolable »). « J’ai vu sur un forum français la vidéo d’un duo avec Johnny Hallyday. J’ai écrit qu’Isabelle avait l’air fatiguée et des admirateurs m’ont répondu avec agressivité. J’ai assisté par la suite à certains de ses concerts. La Fille qui adule (jouée par Lynch-White) témoigne d’une synthèse de ces fréquentations ». Par certains titres, surtout parmi les plus méconnus et par ses apparitions à des événements, « la matante suave » de La Voix (surnommée ainsi par La Fille qui agresse de Catherine Trudeau), tisse un lien entre les héroïnes et leurs pensées intérieures. Pour Sylvain Bélanger, « c’est la fille des airs bienveillants, l’amie qui nous réconforte, la tante que nous n’avons pas eue. Il y a là un mouvement collectif. C’est quelqu’un qu’on écoute même sans avoir de ses albums ou en ne sachant pas que c’est elle qui chante telle mélodie sur les ondes. » Le metteur en scène ajoute que « nous constatons la force des radios privées » en évoquant l’une de ses réalisations artistiques antérieures, Félicité d’Olivier Choinière qui explorait la psyché d’individus obsédés par l’image symbolique de Céline Dion.

Équipe de "J'accuse", crédit photo Ulysse del Drago

Équipe de « J’accuse », crédit photo Ulysse del Drago

Par ailleurs, la dramaturge se retrouve même impliquée comme interlocutrice dans sa propre partition. « La fille qui adule me remet à ma place, car elle sent un jugement de ma part sur sa relation avec son idole. » Une telle pointe ironique apporte à l’ensemble un baume sur des réalités assez rudes. « L’admiratrice de Jeff Fillion, également pourfendeuse des « BS » ou du Docteur Julien « qui habite sûrement à ville Mont-Royal », défendue par Catherine Trudeau, représente une illustration de la classe moyenne qui en arrache, qui n’a pas droit à des subventions. Dans la pièce, elle se demande même si elle peut être une cause sociale. « Elle se paie des billets pour Casse-noisette pour s’extirper de son quotidien, mais cela ne réussit pas », dévoile Sylvain Bélanger. Annick Lefebvre enchaîne sur le témoignage de La Fille qui intègre (Alice Pascual) où une immigrante « prend sur elle de nombreuses références cinématographies québécoises (Pour la suite du monde de Pierre Perreau à Gurov et Anna de Rafaël Ouellet), devenant plus Québécoise que le Québécois moyen qui boude souvent son cinéma. On l’accuse de tout, même si elle nous lance un cri d’amour, nous désire plus que nous nous désirons nous-mêmes ».

Malgré les nuages sombres qui planent sur leurs têtes, les cinq « vraies filles » de J’accuse se rapprochent davantage de « lutteuses » que de la victime broyée par le système. « Personne ne pense au suicide », rétorque Sylvain Bélanger en citant une phrase d’Albert Camus (« l’acte d’amour par exemple est un aveu »). Un travail d’approfondissement sur le rythme et l’énergie dans ces « tartines de textes » a permis des subtilités salutaires. « Je ne voulais pas que nous ayons des monstres impossibles à comprendre. Ce sont cinq mises en scène, cinq facettes distinctes avec beaucoup de dimensions brutes ». Selon Annick Lefebvre, l’ordre des monologues a été rapidement déterminé, d’une amorce radicale dans La Fille qui encaisse d’Ève Landry jusqu’à la tendresse de La Fille qui aime de Léane Labrèche-Dor. « J’ai voulu prendre l’actualité à bras le corps pour conscientiser les spectateurs, sans les culpabiliser. » Malgré les destins raides, « j’ouvre des portes sur l’espoir. J’ai foi en l’humanité, en ces filles qui se démènent et qui continue de se battre », lance Annick Lefebvre avant de terminer l’entrevue sur une notre joyeuse par l’énumération de ses hymnes préférés d’Isabelle Boulay : « J’enrageJe m’en contenteraiJ’irai jusqu’au bout, en fait tout sauf Mieux qu’ici-bas tabarnak ! »

J’accuse, du 14 avril au 9 mai 2015 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui