(ENTREVUE) Se remettre dans le bain : entrevue avec Julie McClemens pour «Le bain»

par | 1 décembre 2016

Par Olivier Dumas

La comédienne Julie McClemens se glissera à nouveau avec son gentil cochon dans Le bain, une œuvre qui conjugue la fantaisie aux préoccupations d’un monde étourdissant. 

Crédit photo Julie Perreault

Crédit photo Julie Perreault

Alors que des œuvres de Bertolt Brecht apparaissent ces temps-ci à Montréal (une adaptation du Cercle de craie caucasien ainsi que La Bonne Âme de Se-Tchouan), un de ses personnages les plus emblématiques (Mère Courage) aurait une interprète de prédilection en Julie McClemens. En effet, au cours des prochains mois, celle qui effectue un retour sur les scènes de la métropole, incarne presque simultanément deux mamans « monoparentales » confrontées aux difficultés du quotidien et prêtes à bien des sacrifices pour assurer le bien-être de leurs fils uniques. Dans Le garçon au visage disparu de Larry Tremblay, elle affronte l’étrangeté d’un monde où son adolescent se retrouve dépouillé de ses yeux, de son nez et de sa bouche, alors que son conjoint la délaisse pour ses idéaux humanitaires dans les pays tiers-mondistes. Et dans Le bain, elle prend, pour la deuxième fois les traits de Madame Pin-Pon, une pompière (« mais est-ce son vrai métier, mystère » lance McClemens en souriant) toujours prise entre deux urgences à régler. Car cette maman n’a pas assez de temps dans une journée pour s’occuper d’elle comme elle le voudrait, et aussi de veiller sur son trésor, un mignon petit cochon rose représenté par une marionnette.

Un lundi midi dans un café convivial au climat feutré, la comédienne (qui a « fait des boules de neige » le matin même afin de commémorer l’arrivée des premiers flocons) parle du bonheur de renouer avec le texte et la direction de Jasmine Dubé à la Maison Théâtre. Son expérience avec le Théâtre Bouches Décousues s’est amorcée en 2008. « Cela ne fait pas deux ans, mais bien huit. C’est un nouveau départ. J’aime le spectacle et quel plaisir de le reprendre. Je le vois comme un beau gâteau qui lève tout d’un coup. Pouf! Cela me donne l’occasion de fignoler, j’adore », raconte-t-elle, d’un rire communicatif.

La pièce Le bain a été créée en 1997, et avant elle, France Dansereau et Sylvie Gosselin avaient revêtu l’habit de pompière et creusé les états d’âme de Madame Pin-Pon. Comme spectatrice, Julie McClemens avait vécu alors comme un enchantement (elle compare cette sensation « à du cachemire ») cette relation entre une maman attentionnée, mais débordée, et son cochonnet. « J’avais vu la production avec Sylvie, et quand Jasmine m’a appelé pour reprendre le rôle, j’ai dit oui sans aucune hésitation. » Tandis que la femme de théâtre a beaucoup joué pour les plus grands, l’œuvre de Dubé constitue sa première, et unique jusqu’à ce jour, incursion dans le répertoire des tout-petits. La métaphore de la pompière et de la mère « qui doit éteindre sans cesse des feux » rejoindrait les parents préoccupés par la conciliation travail-famille. « Avec Jasmine, nous ne nous retrouvons pas dans un univers trop rose ou unidimensionnel. Il y a du réalisme et beaucoup de vérité dans les situations. À certains moments, le personnage montre son impatience, et Jasmine me disait de ne pas me gêner pour exprimer ma colère, de ne pas craindre la réaction du public. »

À ce moment-là, pour une autre première fois en carrière, Julie McClemens partage l’aire de jeu avec une marionnette et, par le fait même, un marionnettiste (Denys Lefebvre, « qui travaille très fort »), tout en apprenant aussi à jauger les réactions plus spontanées de l’auditoire. « Avec les enfants, c’est j’aime ou je n’aime pas. Tu le sais tout de suite. » L’énergie physique exigée pour un tel univers se conjugue avec des dimensions réconfortantes au Bain. « Je me retrouve dans un cocon et j’y vois des subtilités comme dans tout ce que j’ai fait auparavant. Ici, je n’ai rien à inventer, mais tout à réinventer. » Un personnage comme Pin-Pon lui permet également d’expérimenter différentes couleurs dans son jeu et de tenter de devenir une meilleure personne. « La liberté change tout. Ce n’est pas elle (Pin-Pon) qui est différente, mais moi après autant d’années. L’humilité est nécessaire pour un acteur peu importe ce qu’on en pense. » Par conséquent dans leur tandem, c’est son compagnon qui attire d’abord les regards, la « star que les enfants veulent prendre, veulent garder. J’en oublie même que c’est un objet », lance-t-elle avec ferveur.

Crédit photo Rolline Laporte

Crédit photo Rolline Laporte

Et une plus grande connivence s’établit entre elle et sa Pin-Pon. Car celle-ci a, comme bien des adultes, des priorités à établir. « Elle doit apprendre à donner au travail sa juste place. » Ingénieuse, l’héroïne trouve plusieurs astuces pour convaincre sa progéniture d’aller au lit, tout en l’incitant à dépasser ses peurs et ses fausses croyances. La baignoire constitue ainsi une métaphore adéquate pour parler d’une activité intimiste, et par certains aspects, terrifiante. « Tous les enfants ont peur d’aller prendre leur bain. Mais quand ils sont dedans, ils ne veulent plus en sortir. Toutes les raisons sont bonnes pour y rester. » Dans son dernier tiers, la pièce nous donne accès à l’imaginaire de cette maman. La culpabilité surgit, au moment où le toutou préféré de son chérubin, un petit garçon de peluche, prend forme humaine. Julie McClemens y perçoit là pour chacun la nécessité de porter attention à ses monstres intérieurs, de se respecter et de prendre le temps de vivre, « dans ce monde de fou, d’accepter de ne pas suivre le beat ou de se trouver englué dans celui-ci », précise-t-elle volubile, mais avec une pointe de gravité dans la voix.

L’actrice suit avec assiduité les réalisations « inventives » de la compagnie depuis ses débuts en 1984. « J’ai vu pas mal toutes les productions des Bouches Décousues, c’est toujours touchant, fin, intelligent ». La couturière, un spectacle écrit et dirigé par Jasmine Dubé (qui poursuit toujours sa route) avec dans le rôle-titre Sylvie Gosselin, la bouleverse toujours autant. « C’est la douceur avec un grand D. Avec sa voix réconfortante et son cœur inventif, Sylvie nous encourage à prendre soin des autres. » En parallèle à son initiation au répertoire jeunesse, Julie McClemens se réjouit que la grande créativité de ce répertoire se répercute sur toute l’activité théâtrale. « Les artistes se lâchent lousses et laissent place à la fantaisie dans des objets (scéniques) qui décollent. Ce besoin de poésie manque parfois dans les spectacles dits pour adultes. »

Entre Le garçon au visage disparu de Tremblay (« on est loin du réalisme ») qui se promènera ces prochains mois, entre autres en France et dans différentes écoles secondaires du Québec, et Le bain prévu à la Maison Théâtre, la comédienne s’imprègne de chaque seconde de cette période effervescente. Elle réapparait pour la première fois sur les planches de la ville depuis que Serge Denoncourt l’a dirigée dans le Projet Andromaque. Avant de retourner pour une autre répétition, l’artiste rêve de reprendre un texte marquant dans sa trajectoire, soit La déposition d’Hélène Pedneault et témoigne de son « profond respect pour les gens qui se tiennent debout, car ils sont essentiels pour avancer », en référence au défunt peintre-écrivain Pierre Gauvreau (elle a joué au milieu des années 1990 dans son téléroman Le Volcan tranquille). Mais pour l’instant, la créatrice reconnaissante éprouve surtout de la joie, « que de la joie », à retrouver son Bain, où « tout est douceur et simplicité comme la vie peut l’être parfois ».

Le bain, du 8 décembre 2016 au 8 janvier 2017 à la Maison Théâtre