(ENTREVUE) Réinventer Anne : entretien avec Frédéric Bélanger pour «Anne, la maison aux pignons verts»

par | 25 novembre 2016

Par Olivier Dumas

Frédéric Bélanger a bravé des idées préconçues sur Anne, la maison aux pignons verts pour orchestrer toute l’imagination prodige d’une fille «qui sort des stéréotypes». 

Crédit photo Julie Perreault

Frédéric Bélanger – Crédit photo Julie Perreault

Mark Twain parlait d’Anne Shirley comme «la petite fille la plus adorée que nous ait donnée la fiction depuis l’immortelle Alice (au pays des merveilles)». L’union entre l’héroïne de l’Île-du-Prince-Édouard et l’auteur états-unien demeure évidente pour Frédéric Bélanger. «C’est notre Tom Sawyer», raconte-t-il d’emblée, durant les premières secondes de l’entrevue qui se déroule dans un café de la rue Amherst. La production qui foulera les planches de la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier est le fruit de trois années de travail. En plus d’avoir «affronté bien des préjugés», la transposition du célèbre roman de Lucy Maud Montgomery constituait une occasion «rare de montrer une fille qui sort des stéréotypes». Après une exécution scénique des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas (D’Artagnan et les trois mousquetaires), et de Sherlock Holmes et le chien des Baskerville de Sir Arthur Conan Doyle, l’univers d’Anne, la maison aux pignons verts permet ainsi de rééquilibrer plus équitablement les rôles pour le Théâtre Advienne que pourra. «Nos spectacles comprenaient jusqu’à présent surtout des figures masculines. J’ai cherché et je me suis souvenu de la série télévisée que nous écoutions avec bonheur en famille durant mon enfance dans les années 1980.»

Le classique publié en 1908 n’aurait ainsi rien perdu de son acuité. «J’ai relu et j’ai trouvé beaucoup de richesse. J’ai aimé ces tranches de vie qui montrent le passage de l’enfance à l’âge adulte.» En parallèle du travail d’adaptation, des discussions avec des jeunes ont eu lieu. Curieusement (ou non), l’œuvre souvent considérée comme «de la littérature pour filles» a plu aussi aux garçons «qui ont aimé le spectacle. Le livre est boudé par l’élite intellectuelle. Pourtant il s’agit d’une œuvre forte avec une fille qui ne veut pas devenir une femme convenue.» Ainsi, Anne raconte l’histoire d’Anne Shirley, une attachante jeune orpheline adoptée par Marilla et Matthew Cuthbert, deux célibataires endurcis de la même famille, vivant ensemble. Les deux adultes désiraient plutôt un garçon pour les aider à la ferme. Or, la fillette aux cheveux roux et aux taches de rousseur réussira à s’imposer dans son nouveau milieu, grâce à son imagination débordante. Aux dires de Bélanger, ce monde interpelle grandement son auditoire. «Avec les jeunes, il faut y aller par étapes progressives. Dans Anne, il y a à la fois de l’action, du rythme et de l’émotion.»

Crédit photo Juno Photo

Crédit photo Juno Photo

Par ailleurs, des gens du «beau milieu» éprouvaient des réticences pour un tel projet. «Un directeur artistique m’a même dit qu’il ne pensait pas pouvoir monter cela. Une jeune metteure en scène m’a demandé pourquoi j’avais fait ce choix», confie Frédéric Bélanger, en déplorant le préjugé tenace à l’égard «de la petite fille aux cheveux roux qui se promène dans les champs. C’est un récit solide en montagnes russes. Il y a du romantisme, nous connaissons tous une Anne dans notre entourage.» Et de plus, les aventures d’Anne ont conquis le cœur de sa progéniture. «De mes trois garçons, le plus petit qui est peu bavard m’a dit que c’était son spectacle préféré (parmi ceux de la compagnie). Car Anne doit faire des efforts dès son arrivée dans un petit village conservateur. C’est une étrangère et nous sentons la méfiance des autres à son égard. Avec une candeur désarmante, elle gagne l’affection de tous, elle prend Diana comme meilleure amie. Elle défonce des portes, et en même temps, dans une fleur, elle peut voir une fille en train de voler. Comme spectateur, elle nous met face à la fragilité présente à l’intérieur de nous.»

Dans cette version théâtrale, des libertés artistiques ont été prises. La présence de Marilla est, par exemple, symbolisée par un chœur constitué des cinq membres de la distribution. Le collectif évoquerait mieux le caractère de la femme acariâtre. «Marilla a aussi une double personnalité. Elle est parfois très dure avec Anne, mais se montre aussi très tendre.» Pour les passionnés du bouquin, certains des passages (dont ceux de la barque et de l’ardoise brisée sur la tête de Gilbert, l’ennemi juré d’Anne) se retrouvent dans cette relecture. Pour rendre la fougue et la verve de la gamine, beaucoup de comédiennes ont passé une audition. Une récente finissante de l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM, Paméla Dumont, a immédiatement séduit les concepteurs. «Après sa prestation, je ne pouvais plus me la sortir de ma tête. J’avais besoin d’une interprète qui a autant de force que de fragilité, sans trop aller dans le lyrisme», témoigne-t-il.

Crédit photo Juno Photo

Crédit photo Juno Photo

Le visionnement des différentes séries télévisées a clarifié la perception du personnage et de son milieu environnant, «pas fleur bleue ou quétaine. Je ne voulais aucun frou-frou, mais du réalisme et de la simplicité. En plus de Dumont dans le rôle d’Anne, Maxime Desjardins, Shona Bonaduce, Steve Gagnon et Katrine Duhaime complètent la distribution. Le groupe prend les allures «d’une gang d’amis à laquelle nous pouvons nous identifier. Il y a Charlie Sloane, le garçon bienveillant que personne n’écoute quand il parle, et la commère Josie Pye. Grâce à Anne, Diana Barry va se sortir un peu de son image de fille parfaite qui ne salit jamais sa robe quand elle va jouer à l’extérieur.» Le principal adversaire d’Anne, le séduisant Gilbert Blythe, a beaucoup intéressé l’instigateur de la production. «Habituellement, l’élève le plus populaire dans une classe est le clown ou le petit rigolo. Ici, nous avons le premier de classe dont les filles sont amoureuses et les garçons veulent suivre.» Par ailleurs, Anne a des défauts et doit confronter l’intolérance, «quand Gilbert la traite de poil de carotte. Elle ne se trouve pas belle, mais apprendra que sa différence constitue sa plus grande richesse. Pour moi, la notion d’acceptation de soi est hyper importante.»

Une écriture comme celle d’Anne, la maison aux pignons verts nécessite pourtant des efforts. «Même si le public suit parfaitement le fil, il ne faut pas donner la matière trop crue dans la bouche des enfants.» La pièce repose grandement sur le pouvoir d’évocation et n’utilise aucune projection vidéo. L’imagination est souveraine. Cette conquête par l’imaginaire s’accompagne pour Frédéric Bélanger de la fierté de s’être battu pour ses idées, au moment où la compagnie célèbre son dixième anniversaire. «J’ai rushé comme jamais. J’ai créé pourtant un Sherlock Holmes avec un texte jugé impossible à traduire. J’ai eu à condenser Le tour du monde en 80 jours sans que le propos perde de son authenticité», avoue-t-il. Derrière le labeur artistique s’esquisse une joie de transmettre la passion pour un art jugé nécessaire à la société. À titre d’exemple, dans une école secondaire de L’Assomption, «vers 9h30 du matin, je demande à un groupe d’étudiant qui parmi eux aiment le théâtre. Seules deux mains se lèvent. Après la présentation de notre spectacle, je retourne dans la même classe et à la même question, 23 personnes lèvent leurs mains. Je ne veux pas réinventer le monde, mais si je réussis à bien raconter des histoires, j’aurai fait ma part du chemin.»

Anne, la maison au pignons verts du 6 au 21 décembre (représentations scolaires du 29 novembre au 22 décembre) à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier