(ENTREVUE) Réalisme magique et racines acadiennes : entrevue avec Gabriel Robichaud pour «Le Lac aux deux falaises»

par | 16 mars 2017

Dans Le Lac aux deux falaises, Gabriel Robichaud plonge dans une fable sylvestre teintée d’un fond social, de poésie et de résilience.

Gabriel Robichaud, crédit photo Marianne Duval

«Dans mon enfance, il y a un lac», avait écrit Hélène Pedneault pour la chanteuse Luce Dufault dans La Merveille de vivre. Et dans l’enfance de Gabriel Robichaud, se dessinaient des falaises. Pour l’homme de lettres, ces parois rocheuses ont toujours incarné les obstacles qui se dressent sur notre route. Dans Le Lac aux deux falaises, sa première pièce publiée en solo, l’action tourne autour du quotidien plutôt terne de Ti-Gars. Âgé de 17 ans, celui-ci vit avec Pépère, son grand-père, dans un coin isolé. Près d’un lac où l’on «pêche des bouteilles», il rencontre une fille mystérieuse qui l’incitera à sortir de son milieu étouffant pour affronter le monde extérieur.

Également poète et comédien, l’artiste originaire de Dieppe au Nouveau-Brunswick, et désormais résident d’Ottawa, raconte au bout du fil les balbutiements d’une aventure  qui dure depuis plus de trois ans. «C’est une commande du Théâtre l’Escaouette (de Moncton) après une participation au Festival à haute voix  (organisé par cette institution) et à cinq ateliers en développement dramaturgique avec Louis-Dominique Lavigne.» Le créateur revendique une approche imprégnée du réalisme magique, «lieu de tous les possibles», afin de défaire le réel pour découvrir ses dimensions mystérieuses. «Pour moi, le théâtre est à son meilleur dans la suggestion, à la différence des autres arts, comme le cinéma par exemple», confie-t-il. L’intrigue ne se situe pas dans un lieu précis, mais se déroule «à la fois partout et nulle part», alors que ses trois protagonistes ne portent pas de noms propres, «pour marquer une neutralité».

Or, si l’atmosphère du Lac se déploie dans un monde inventé, certains éléments s’inspirent de la réalité, notamment par des échos «au grand-père d’une amie qui possède un chalet où il tire les oiseaux pour que les oiseaux ne mangent pas les poissons dans le lac», ou encore «à des amis du Texas qui dorment avec une carabine dans leur chambre». Le dramaturge a tenté de se mettre dans la peau d’un adolescent grâce à des discussions, entre autres, tenues lors d’une tournée dans les écoles du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard. «Je me suis demandé ce qui leur parlait, et quel type de spectacle j’aimerais voir si j’avais leur âge.» Parmi les souvenirs de cette période de sa vie, la visite à Moncton d’une production de La Cloche de verre de Silvia Plath, avec une Céline Bonnier «inoubliable», retentit encore.

Crédit photo Emmanuel Albert

Mais dans les milieux scolaires, des menaces de censure rôdent toujours. Cette réalité bouscule un peu le créateur qui refuse toute balise pour creuser ses sujets. «Il existe toujours des directions d’école qui choisissent ce qu’il est légitime de montrer ou non, tout comme des parents qui n’ont pas vu la pièce concernée. Or, dans Roméo et Juliette de William Shakespeare, lui se poignarde et elle s’empoisonne. Les jeunes spectateurs ont vu pire que cela.» Et ceux-ci semblent aimer que Le Lac aux deux falaises casse le moule de l’histoire d’amour cute. «C’est important de ne pas leur donner tout cuit dans le bec. Ici, je propose un univers sans distraction, sans aucune technologie, aucun ordinateur ou téléphone cellulaire.» Par ailleurs, la présence de gadgets sur la scène doit impérativement avoir un sens, sinon, «tout devient superflu», lance-t-il d’une voix amusée. Tant dans les répliques que dans le propos, celui-ci voulait éviter le «piège de la parodie» et de l’infantilisme. «Ti-Gars a encore beaucoup à apprendre. J’estimais nécessaire de ne porter aucun jugement et de trouver un langage commun entre lui et son grand-père, entre l’immobilisme (de son aïeul) et le désir du garçon d’avancer.»

La pièce bénéficie grandement de la personnalité de ses différents collaborateurs, dont l’interprète de la fille du lac, Jeanne Gionet-Lavigne, rencontrée lors d’un stage. L’auteur connaissait bien les deux autres comédiens : Marc-André Robichaud (Ti-Gars) est son frère, tandis qu’Éric Butler (Pépère) a travaillé avec lui au Pays de la Sagouine dès sa graduation en arts dramatiques de l’Université de Moncton en 2011. Quant à l’écriture, l’artiste a préconisé une langue orale populaire acadienne qui ne s’inscrit pas dans le courant du chiac. Il ne juge pas, même s’il reconnaît un malaise avec «l’exotisation du chiac. Car l’Acadie n’est pas que le chiac. J’ai publié deux recueils de poésie aux Éditions Perce-Neige (La promenade des ignorés et Les anodins). Les mots ont été choisis, rien n’a été forcé.» Par ailleurs, la filiation acadienne se répercute dans le titre de son prochain ouvrage, Acadie Road, un clin d’œil à l’Acadie Rock de Guy Arsenault. «Avant, je croyais que la poésie n’était pas pour moi. Ma vie a été ébranlée par cette critique du système scolaire et d’une société aliénante.»

L’équipe de création – crédit photo Emmanuel Albert

Une lecture d’En attendant Godot de Samuel Beckett a servi de déclencheur dans sa volonté d’orchestrer des univers plus «fantaisistes». Les influences de l’absurde et du réalisme magique (mentions de Yukonstyle de Sarah Berthiaume et du Brasier de David Paquet) se sont enchevêtrées durant l’élaboration du Lac. «Dans Godot, nous sommes toujours dans l’attente. Il ne se passe rien, mais en même temps, quelque chose arrive. J’ai appris là à explorer les frontières et tous les possibles.» Et bien des pistes de possibilités teintent la personnalité de la fille du Lac aux deux falaises. Celle-ci surgit dans un monde «où la mère et la grand-mère de Ti-Gars sont mortes toutes deux au moment de l’accouchement. Et tout au long de l’histoire, nous nous demandons si c’est l’une ou l’autre qui réapparait, ou encore s’il s’agit d’une sœur ou d’un ange gardien. Et j’avais peur aussi d’écrire un personnage de fille plate, je voulais qu’elle soit le fun.»

En toute fin de discussion téléphonique réapparait la métaphore de la falaise pour souligner l’importance de ne pas oublier ses racines. «L’art naît de tout ce qui n’est pas indifférent. La résilience prend un sens très important pour moi lorsque je songe au courage des francophones en milieu minoritaire.» Dans cet esprit, Gabriel Robichaud prendra bientôt sa plume pour signer la préface d’un récit de Viola Léger sur la naissance du mythe de La Sagouine, une comédienne qui a joué un rôle marquant dans ses premiers pas professionnels. L’aventure Le Lac aux deux falaises lui permet aussi d’autres retrouvailles avec L’Escaouette. «Je suis heureux de travailler avec Marc Paulin et Jean-François Mallet qui ont participé à ma première incursion dans le monde du théâtre à l’âge de cinq ans, Pépère Goguen, gardien du phare, de Jean Peronnet, à Moncton. J’y vois là une forme de reconnaissance.»

Le lac aux deux falaises
À Montréal du 21 au 25 mars 2017 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
À Québec le 7 avril 2017 au Théâtre Les Gros Becs