(ENTREVUE) Une petite sorcière pas comme les autres: entrevue avec Nini Bélanger et Pascal Brullemans pour «Petite sorcière»

par | 9 novembre 2017

Dans deux formes distinctes Aux Écuries, Petite sorcière conjugue une dure réalité contemporaine à la magie du conte. 

Nini Bélanger (cr. Manon Cousin) et Pascal Brullemans (cr. Christophe Blain)

Affiche

Sur l’affiche de la production Petite sorcière du Projet Mû, nous voyons en arrière-plan une rivière de fourrure. Sur celle-ci est posée une assiette blanche, avec de minuscules feuilles peintes en bleu pâle et en vert, dans laquelle un chat inquiet nous regarde droit dans les yeux. Juste à côté de l’assiette, trône à gauche un couteau bien aiguisé. L’image exprime le sentiment de frayeur voulu par les deux instigateurs de la création, partenaires autant dans la vie que dans le métier : Pascal Brullemans, l’auteur, et Nini Bélanger, la metteure en scène, tous les deux volubiles au Café Touski, un après-midi nuageux.

Dans une petite forme (fable auditive et intimiste pour les tout-petits) et une grande forme (avec quatre acteurs pour les dix ans et plus), Petite sorcière amorce pour la compagnie le cycle dit de l’adresse, qui succède au cycle Endormi(e) (avec une œuvre scénique du même nom), au cycle urbain (Plaza, à la Plaza Côte-des-Neiges), mais aussi au cycle de la perte qui nous a donné deux réalisations très émouvantes (Beauté, chaleur et mort pour les grandes personnes et Vipérine pour le jeune public). Petite sorcière raconte l’histoire d’une jeune fille timide, mais avec le sens de l’écoute, qui vit avec une mère très malade. L’héroïne doit aller vivre avec un ogre, un géant susceptible de la dévorer à tout instant.

La genèse de la pièce s’inspire d’un fait réel d’abus sexuel et d’inceste, raconté «il y a très longtemps lors d’un souper d’amis», témoigne Nini Bélanger. Pour son complice, le défi consistait à transposer un drame aussi «atroce» en un conte fantaisiste. «Avec Vipérine, j’abordais la manière d’exister, après la mort d’un être cher. Pour Petite sorcière, je me suis intéressé au moment où l’adulte échoue et où l’enfant se retrouve seul face au danger.» Avec comme thème l’autodétermination, le récit embrasse les codes du suspense. Après son abandon par Grande sorcière, Petite sorcière «deviendra-t-elle ou non une ogresse lors de sa cohabitation avec l’ogre? Elle aura à choisir par elle-même.» Dans la construction dramatique du spectacle, Nini Bélanger focalise sur la nécessité pour l’enfant de vaincre ses monstres, à l’aide d’une histoire «remplie de nuance où rien n’est tout noir ou tout blanc». Elle songe à des familles en situations précaires qu’elle a observées, «susceptibles à plus de danger. Les jeunes doivent trouver à l’intérieur d’eux des moyens pour se protéger, pour survivre.»

D’une même voix, le tandem de créateurs a manifesté très tôt le désir d’une héroïne forte, «résiliente, pas mièvre», en écho à celle du Cœur en hiver d’Étienne Lepage. Pascal Brullemans évoque un souvenir mémorable de sa propre enfance avec Bambi, «qui voit sa mère se faire tuer par un chasseur. Nous avons la mission de protéger les enfants-spectateurs en leur faisant vivre des émotions fortes». Par ailleurs, la figure de la sorcière, emblématique des contes, s’imposait également pour le rôle joué par cette dernière à diverses époques de l’humanité. «La sorcière brassait de grosses affaires, elle manipulait des cadavres. Elle était une personne-ressource des rois d’Angleterre ou de France. Par contre, son pouvoir était sans cesse vulnérable, en cas d’erreur. La sorcière symbolise aussi l’exclusion, la folie, la marginalité», comme un miroir des exclus de la société, par exemple, «les immigrants qui font un travail nécessaire, peu reconnu, ou encore les prostituées en marge du système. Elle représente l’ombre des sociétés conservatrices et de notre système oppressif.» Aux yeux de Nini Bélanger, la sorcière constitue à notre époque, «celle qui a la foi et qui croit avoir la situation la plus maligne.» Dans le texte, Grande sorcière lance même à Petite sorcière qu’elle a «des yeux qui voient au-delà des apparences.»

Crédit Jérémie Battaglia

Le conte à la gravité assumée a déjà connu des réactions favorables. «Deux groupes ont vu la petite forme avec Emmanuelle Lussier-Martinez (qui incarne tous les rôles). À la fin, les enfants sont allés l’embrasser.» Pour la grande forme (où la comédienne est accompagnée de Dany Boudreault, Catherine Allard et Gaétan Nadeau), le traitement ressemble à un thriller, avec des touches à la Tim Burton. «Le public se demande comment la fille va s’en sortir vers les ¾ de la pièce.» En plus du réalisateur d’Édouard aux mains d’argent, l’influence du Japonais Hayao Miyazaki, derrière des classiques modernes d’animation comme Princesse Mononoké et Le Voyage de Chihiro, a servi d’influence. Selon Brullemans, les jeunes filles de ses films «possèdent une force intérieure» apte à affronter bien des situations périlleuses.

Pour eux, le jeune public demeure le plus exigeant des auditoires. «Si nous ne sommes pas intéressants, il y a des risques de décrochages. Il faut rendre chaque fois le public captif.» La distribution a été choisie dans cet esprit. Lors d’une lecture d’Un oiseau m’attend de Marie-Hélène Larose-Truchon, Emmanuelle Lussier-Martinez s’est imposée comme l’actrice idéale pour leur projet. «Lorsque nous l’avons découverte, seulement les dix premières pages du texte étaient écrites. Quelle actrice! C’est une Formule 1, capable de se tourner sur un dix sous avec une telle intelligence du texte.» Lors d’une représentation d’Album des finissants à Espace Libre, «la parole libre» de Dany Boudreault correspondait à celle voulue pour le garçon-chasseur. Pour l’ogre mangeur d’enfants, «Gaétan Nadeau était parfait par son physique». Catherine Allard portait, quant à elle, la «force intrinsèque» de Grande sorcière.

Tout en soulignant l’élaboration de deux autres productions de Petite sorcière (l’une en Suisse en 2018 et l’autre en anglais à Montréal), Pascal Brullemans louange sa compagne, «une excellente lectrice. Certains auteurs (de théâtre) voient leur travail, soit comme une dépossession, soit comme un travail partagé. Je me sens dans l’équipe des créateurs. André Brassard (l’un de ses mentors lors de ses études à l’École nationale de théâtre) prenait des grands bouts d’un texte pour les déplacer ailleurs.» Pourtant, malgré les éloges, la metteure en scène («une vraie leader qui nous permet de dépasser nos limites») lui lance à la blague «de ne jamais avoir de fin convenue».

Quelques minutes avant leur départ, le tandem mentionne leur respect envers les artisans du théâtre jeune public. «Le Québec rayonne grâce, entre autres, à Suzanne Lebeau (une mention à son «mémorable» L’Ogrelet), la femme la plus intelligente que je connaisse, à Jasmine Dubé et à Louis-Dominique Lavigne.» Aux dires des principaux intéressés, Petite sorcière pourrait suivre une trajectoire aussi féconde, car «Pascal a écrit un conte qui transcende des plus connus comme Le Petit chaperon rouge ou Le Petit poucet

Petite sorcière, du 14 au 25 novembre 2017 Aux Écuries

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.