(ENTREVUE) Misère couchée sur des Pop-Tarts : entrevue avec Olivier Arteau-Gauthier pour «Le sang de Michi»

par | 5 octobre 2016

Par Olivier Dumas

Avec Le Sang de Michi et un fragment de Négresse de Franz Xaver Kroetz, Olivier Arteau-Gauthier et le Théâtre Kata plongent dans la pauvreté tactile à la salle intime du Prospero.  

Avant une brève escale à Québec pour s’occuper de la régie des deux derniers soirs de Doggy dans Gravel, la pièce de tous les excès qu’il signe et dirige à Premier Acte, Olivier Arteau-Gauthier raconte en toute fin d’entrevue une anecdote assez cocasse. «L’un de mes professeurs du Conservatoire (d’art dramatique de Québec, où il a étudié) m’a confié s’être évanoui pendant une représentation d’une précédente production du Sang de Michi.» Autre fait à souligner, en comptant cette proposition montée à l’Espace Go en 1991, nous avons côtoyé seulement à quelques reprises la plume dérangeante du dramaturge allemand sur les scènes québécoises. Mentionnons un solo muet avec Marie-Ginette Guay, Concert à la carte, ainsi qu’un duel entre Paul Savoie et Angèle Coutu dans Qui marche dans les feuilles… doit en supporter le bruissement, tous deux dans les années 1990.

Olivier Arteau, crédit photo Vincent Champoux

Olivier Arteau, crédit photo Vincent Champoux

Le projet de ce nouveau Michi (précédé d’un extrait de Négresse) s’est amorcé par une curieuse découverte d’Ariel Charest (l’interprète de Marie dans Michi). Celle-ci a «déniché le texte de Michi dans une bibliothèque et m’a manifesté son désir de le jouer. J’ai été surpris lors de la lecture. C’est une œuvre très courte, avec une place prépondérante au silence et sans didascalies. Nous ressentons la profonde solitude des personnages autant avec les autres qu’avec eux-mêmes.» Écrit en 1971, Le Sang de Michi dissèque le destin tordu d’un couple vivant dans la misère. Dans Négresse, une femme se retrouve déchirée entre son nouvel amant et son mari alcoolique. Pour expliciter la sensation de confinement, les acteurs seront enfermés dans un cube qui devient un quatrième mur. Dans cette prison autant physique que psychologique, les individus «auront l’impression d’être cloîtrés. C’est du voyeurisme dans une salle de 46 places». Pour le jeune metteur en scène, le principal défi consistait à intégrer les moyens technologiques de notre époque. «Nous avons recours à des caméras et des micros. Nous prenons en considération le temps réel. Les personnages font chauffer des boulettes de viande en direct sous nos yeux. Ils les mangeront et nous sentirons même les odeurs de la nourriture, c’est un vrai odorama», dévoile-t-il, attablé pour l’occasion dans un café de la rue Saint-Denis en une fin de matinée.

Pour rendre les nuances d’une partition aussi éreintante qu’elliptique, Olivier Arteau-Gauthier a choisi avec soin sa distribution. «Ariel participait déjà à Doggy et connaissait Marc-Antoine Marceau depuis leurs études en théâtre au Conservatoire. Jean-Pierre Cloutier (seulement présent dans Négresse) avait joué dans Quills avec Robert Lepage et Trainspotting. Son charisme émane même en restant assis sur une chaise, sans bouger, en plus de démontrer une domination naturelle. Pour chacun d’eux, il faut déceler leur humanité avant tout. À l’opposé du travail sur Doggy qui repose sur le registre du grotesque, du clown et du bouffon avec de gros maquillages, le jeu repose sur l’histoire et sur tous les détails. Ici, tout est concentré pour faire entendre la respiration.» Comme la lentille d’une caméra qui scrute tout à l’œil nu, l’approche théâtrale préconisée n’empêche pas, selon ses dires, les dimensions minimalistes du drame. Malgré un traitement parfois plus près du cinéma, les comédiens ne changent pas leur jeu. «Ils sont déjà à un pied de l’auditoire», lance-t-il, en esquissant un sourire.

Visuel de l'affiche, crédit Béatrice Munn

Visuel de l’affiche, crédit Béatrice Munn

Pour contrer toutes les zones obscures, le travail d’équipe a été nécessaire. «Nous avons beaucoup analysé les répliques. Nous devions trouver par nous-mêmes les silences, d’où la nécessité de nos laboratoires.» Créateur prolifique, Kroetz est reconnu pour avoir transformé le vécu de gens simples, souvent de milieux défavorisés, en tragédie absurde. Le parti-pris pour les gens peu avantagés par le destin résonne fortement aux yeux et aux oreilles d’Arteau-Gauthier. «Au premier abord, cela parait crû, mais je remarque d’abord une situation d’une grande pauvreté causée par un flagrant manque d’éducation. C’est d’une tristesse inouïe de voir des individus qui ont si peu de mots pour s’exprimer et témoigner de leur désarroi, de leur impuissance. La jalousie ne se manifeste que par des ta yeule. Toute tentative de se sortir du cercle vicieux est étouffée.» L’absence de curiosité ou d’élévation des individus de ce théâtre cruel s’explique, en partie, par l’engrenage inévitable de la violence comme la seule voie envisageable pour eux. Un tel microcosme focalise sur l’exploitation «du pouvoir qu’un être peut avoir sur un autre. La relation entre Karl et Marie, dans Michi, est celle d’un amour toxique, d’une spirale enchaînée». Tout l’univers de Kroetz interroge également la position de la femme dans la société, un enjeu inévitable qui interpelle beaucoup le metteur en scène. Ce dernier souligne à cet effet que seul l’homme sort du cube pour aller fumer, et «nous nous demandons pourquoi la femme n’a pas ce courage de briser le cercle de la violence.»

La transposition à la scène de la violence humaine comportait certains risques. La force physique laisse plutôt la place au sentiment d’horreur. Pour atteindre le résultat voulu, des proches ont assisté à des répétitions. L’exercice visait à rendre plausibles certains passages, comme l’acte de l’avortement pratiqué dans la cuisine. «Je ne voulais pas de véritable saignement. Nous avons privilégié la présence d’un melon d’eau et d’une fourchette qui gratte le fruit. De jeunes femmes qui ont vu les étapes de la production ont ressenti dans leur corps un choc», confie Olivier Arteau-Gauthier. Celui-ci se remémore un spectacle marquant pour lui, Wulustek de la compagnie de théâtre autochtone Ondinnok, où avait été installée sur la scène une véritable clôture autour des protagonistes. Pour Michi, nous verrons plutôt sur la table des «cannes» de Cordon bleu et des boîtes de Pop-Tarts. Ces dernières rendraient la démonstration plus concrète de la misère de ce couple, car ces tartelettes sucrées pour grille-pain constitueraient l’exemple probant «d’aliments pauvres en valeurs nutritives, où rien n’est naturel (ou bon pour la santé)».

À quelques jours de la première du Sang de Michi, Olivier Arteau-Gauthier confie qu’il aimerait bien «se brancher» prochainement sur une œuvre du répertoire. Dans sa démarche du Théâtre Kata qui rallie bien des univers aux extrêmes, il insiste surtout sur la nécessité du sixième art dans une société sans cesse sous l’emprise de l’individualisme forcené. «Le théâtre a son importance pour raconter des histoires et préserver le collectif et le vivre ensemble.»

Le sang de Michi, précédé de La Négresse, du 11 au 29 octobre à la Salle intime du Théâtre Prospero