(ENTREVUE) Le viol comme arme de guerre : entrevue avec Brigitte Haentjens pour «Une femme à Berlin»

par | 14 octobre 2016

Par Olivier Dumas

Dans Une femme à Berlin, Brigitte Haentjens et son équipe explorent le journal écrit en 1945 par Marta Hillers qui scrute les crimes sexuels en toute fin de Seconde Guerre mondiale. 

Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

Brigitte Haentjens, Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

«Parce que ce sont les livres qui nous trouvent, quand on a besoin d’eux», écrivait Hélène Pedneault dans Mon enfance et autres tragédies politiques. Pour Brigitte Haentjens, et sa compagnie Sibyllines, ce sont des écritures qui surgissent comme des nécessités. De Louise Dupré à Heiner Müller, en passant par Bernard-Marie Koltès, ces textes doivent témoigner du chaos de notre société contemporaine. Avec Une femme à Berlin, la metteure en scène formée à l’École de théâtre Jacques Lecoq travaille pour la première fois sur un journal intime, si l’on fait exception de «petits extraits» dans Vivre,  sur la vie de Virginia Woolf. «J’ai découvert le livre dans une librairie. C’est d’abord l’image de sa couverture qui m’a frappée», raconte-t-elle de sa voix enjouée. Ici, les derniers jours d’une Allemagne nazie sont dépeints par la journaliste Marta Hillers. Une telle matière comme des viols commis lors des conflits armés s’inscrit dans la volonté de concevoir un théâtre qui déstabilise. Au pays d’Hitler, les victimes se chiffraient à cette époque à au moins «deux millions de femmes recensées. C’est quelque chose».

Le livre d’Une femme à Berlin s’est promené, par la suite, parmi ses amis proches. «Tout le monde me disait que c’était pour moi, mais cela ne m’intéressait pas, c’est étrange comment l’esprit procède», lance-t-elle d’un éclat de rire communicatif, dans un Espace Go très achalandé. Brigitte Haentjens peaufinait alors son Molly Bloom (production de 2014) avec Anne-Marie Cadieux : «J’aimais le livre, mais je ne me voyais pas le faire.» Pourtant, à un moment précis, «cela s’imposait». Et après des collaborations, entre autres, avec Sylvie Drapeau, Marc Béland et Sébastien Ricard, le nom de Sophie Desmarais (surtout après le visionnement du film Gurov et Anna) a surgi dans sa tête. Les deux femmes ont d’abord  travaillé sur le Richard III de Shakespeare, présenté au Théâtre du Nouveau Monde l’an dernier. «Sophie s’impose par sa jeunesse et sa profondeur. Elle est tellement photogénique, elle a de la gueule et peut démontrer une grande perversité dans son jeu.»

Dans quelques jours, Desmarais, Évelyne Rompré, Évelyne de la Chenelière, Louise Laprade et Frédéric Lavallée rendront sur scène les réflexions et le quotidien de Marta Hillers. Le morcellement du rôle en quatre personnages pour autant de comédiennes a surgi comme un mystère. «Cela me rappelle Médée-Matériau d’Heiner Müller (en 2004) où il y avait quatre présences féminines, comme autant de lois graphiques.» La multiplication du même nombre de Marta dans sa transposition d’Une femme à Berlin dévoile surtout un désir de montrer l’universalité des guerres. «J’avais besoin de couleurs différentes et de voix plus matures. La femme de 30 ans qui vit ces atrocités n’a pas nécessairement le même âge que celle qui raconte les événements. Un acteur est comme un instrument. Parfois tu choisis un violoncelle, parfois un violon.»

Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

Comme pour le Shakespeare du TNM (déjà avec Desmarais et Laprade), la troupe prend les allures d’une famille artistique. Avec Haentjens, de la Chenelière avait participé avec 49 autres partenaires féminines au poème dramatique Tout comme elle de Louise Dupré. Rompré avait déjà plongé dans les eaux tumultueuses de Woyzeck et Antigone. Seul garçon du groupe, Frédéric Lavallée connaît sa première expérience d’interprète avec la metteure en scène. Pour son personnage de mari évoqué tout au long du récit, mais présent seulement à la fin, de nombreux candidats ont été convoqués. «Ce n’est pas facile ce qu’il a à faire, soit s’imposer en si peu de temps. Frédéric est un homme viril qui dégage de la douceur. Il n’a pas une gueule de vilain, ou de bandit, et n’a pas une scène où il peut vraiment développer quelque chose.»

Des peintres comme Goya ont inspiré des créations précédentes de Sibyllines. Les œuvres «monumentales» d’Anselm Kiefer ont occupé un rôle prépondérant dans la construction d’Une femme à Berlin. Les paysages évoquant des «guerres dévastatrices» rendaient les émotions plus palpables et évitaient «le piège» de l’adaptation en scénario de film. «Je voulais mettre l’écriture à l’avant-plan. Nous ne verrons pas de Russes qui débarquent et violent des femmes sur la scène. Je tiens au pouvoir des mots.» De plus, l’orchestratrice de la production reconnaît le travail rigoureux de sa distribution. «C’est difficile pour les actrices, c’est pire qu’un solo. Ici, tu en as quatre en même temps. Sophie (Desmarais) me disait que si une phrase ne rentre pas, tout le monde est foutu. Tu es censé y entendre un do et tu entends un fa», raconte-t-elle d’un autre rire spontané. Celle-ci compare cet exercice d’une  précision redoutable à son Oh les beaux jours de Beckett du début des années 1990, un souvenir mémorable. «Je dirigeais une Sylvie Drapeau immobile qui pouvait sauter une phrase, une page même et se rattraper.»

Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

Photo prise en répétition, crédit Jean-François Hétu

Si des allusions au monde musical émanent tout au long de l’entrevue, la metteure en scène reconnaît pourtant en écouter très peu. «Il y a tellement de bruit dans notre société. Je ne fonctionne pas beaucoup par l’oreille, mais plutôt par le regard. Pour Une femme, je désirais un corps physique naturel, sans approche formaliste ou forme spécifique.» Tout en dénonçant la télévision («qui fige les codes de la représentation, alors que la réalité est beaucoup plus folle»), Haentjens s’intéresse à la réalité de la faim qui traverse le spectacle, symbole de bien des ambiguïtés, car «quand les Russes apportent à manger, les filles sont contentes» (malgré les atrocités qu’elles subissent sous leur joug). Autre ambiguïté, la figure de Marta Hillers elle-même (qui aurait eu selon certaines sources des liens avec le parti nazi, elle et son mari, l’écrivain allemand Kurt Marek) qui ose se poser la question si elle est une «putain». «Nous avons un personnage qui refuse toute forme de victimisation. Marta prétend choisir ce que son corps lui dicte, soit le viol domestique pour éviter que d’autres subissent des viols collectifs. C’est terrible le sacrifice qu’elle s’impose. C’est une femme qui a décidé de survivre.» Son refus de sombrer traduit à ses yeux «une façon de dire, qu’elle se tient debout et qu’elle garde un peu d’influence sur son destin.»

Les enjeux disséqués par Une femme à Berlin restent encore très remuants après des mois d’exploration. L’horreur exposée par la plume de la journaliste allemande a connu une reconnaissance publique seulement après la mort de celle-ci, en 2001, en Suisse. Mais Brigitte Haentjens y revendique malgré tout également un message d’espoir. «Je veux que l’écriture de Marta Hillers vive à travers les gens et les rende plus humains, qu’elle montre le courage et la lumière qui en sort.»

Une femme à Berlin, du 25 octobre au 19 novembre au Théâtre Espace Go