(ENTREVUE) La curiosité sous les poils et les plumes : entrevue avec Marie-Hélène Larose-Truchon et David Paquet pour «Histoires à plumes et à poils»

par | 24 avril 2017

Marie-Hélène Larose-Truchon et David Paquet explorent les nombreuses facettes des êtres vivants dans Histoires à plumes et à poils.

Marie-Hélène Larose-Truchon ; crédit photo Maxime Côté

Avant de participer à la conception du bestiaire aussi farfelu qu’hétéroclite Histoires à plumes et à poils (qui sera ces jours-ci à la Maison Théâtre) Marie-Hélène Larose-Truchon et David Paquet s’étaient déjà amusés avec des références aux animaux. Paquet avait notamment concocté un Porc-épic aux répliques piquantes. Sa camarade d’écriture s’était illustrée (tout comme lui) dans le collectif 26 lettres: Abécédaire des mots en perte de sens avec des allusions à l’autruche. Elle avait aussi signé un texte avec un titre évocateur, Un oiseau m’attend.

Les toutes premières représentations d’Histoires à plumes et à poils ont débuté à Sherbrooke à la fin de 2016. Dans la pièce en question, nous y rencontrons de nombreuses créatures qui s’interrogent sur leurs identités et sur le monde environnant. Les jeunes spectateurs feront la connaissance, entre autres, d’un chameau, d’un rhinocéros, d’un lama, d’une dinde dépressive, et même d’une maman baleine bleue. Deux interprètes se glisseront dans la peau des différentes créatures loufoques, Emmanuelle Laroche et Ludger Côté. La partition est coécrite à six mains avec la metteure en scène Érika Tremblay-Roy. «Nous pouvons presque en compter huit avec l’écriture scénique», confie David Paquet. Car la production créée par le Petit Théâtre de Sherbrooke repose beaucoup sur le travail des différents collaborateurs. «La conception sonore de Yann Godbout ajoute des couches de sens et de chair», explique-t-il. L’intrigue comprend «trois rôles»: d’abord deux humains (Elle et Lui, qui prêteront leurs corps et leurs voix aux nombreuses figures animalières), mais aussi une machine. Celle-ci «devient un personnage en soi, parfois envahissant, qui nous oblige à penser à la place que les objets occupent dans notre univers», expliquent les deux coauteurs.

L’entretien se déroule dans un café au climat convivial de la rue Saint-Denis un début d’après-midi nuageux. Si les deux artistes ont aiguisé leurs «plumes» à de nombreuses reprises depuis quelques années, ils s’adressent pour la toute première fois à un auditoire aussi jeune, c’est-à-dire les enfants de quatre à huit ans. Marie-Hélène Larose-Truchon avait conçu des spectacles pour les élèves des écoles primaires (Reviens !, Les enfants Clôtures), et David Paquet, pour les adolescents (Appels entrants illimités). Cette nouvelle aventure s’est constituée dans la bonne humeur, avec une certaine humilité et quelques moments d’angoisse, tout en gardant la volonté d’interpeller directement son public. «Nous devions ici raconter une histoire pas seulement avec nos mots, mais aussi avec du son, des couleurs, des images. Le grand défi d’un récit comme Histoires est d’aller loin dans un temps assez court, soit au total 38 minutes.»

David Paquet ; crédit photo Yanick Corriveau

De nombreuses rencontres de groupes avec des enfants ont permis de mesurer les sensibilités différentes d’un âge à l’autre. Mais un constat s’impose : d’une génération à une autre, les allégories au monde des animaux atteignent toujours leur cible, «car nous parlons avec des métaphores claires des êtres humains dans toutes leurs dissemblances», confirme David Paquet. Un voyage à Cuba a inspiré à sa collègue, surtout des bancs de poissons qu’elle a vus là-bas. Au retour, elle a collé «sur des pailles des illustrations de petits poissons que j’ai promenés sur différents paysages», raconte-t-elle, avec quelques éclats de rire et en montrant certaines des images reproduites dans son grand cahier à couverture noire qu’elle traine avec elle. Par la suite, parmi toutes les figures scrutées par Larose-Truchon tout au long de l’écriture d’Histoires à plumes et à poils, l’ours occupe une place privilégiée dans le récit. «J’ai même travaillé avec des sons enregistrés dans une tanière. J’ai développé une grande affection pour l’ours. C’est une bête qui possède des vertus dans les cultures amérindiennes. Leurs ancêtres y voient une grande ressemblance entre leurs deux corps.» Dans la pièce, cette passion se traduit notamment par ces mots: «Je suis l’ours parce que je me mets debout, je me mets à quatre pattes… je m’assois… je suce mon pouce…(…) Je suis l’ours. Je suis maligne et je fais peur aux méchants».

Dans l’élaboration de l’œuvre fragmentée, chacun des trois dramaturges a travaillé, en partie, en solitaire. Pourtant, le rôle d’Érika (qui a rédigé auparavant Lettres pour Elena), comme étant la «chef d’orchestre et meneuse de l’aventure», est fièrement revendiqué, mais «dans le respect de nos personnalités». De plus, la discipline d’Histoires à plumes et à poils n’occulte en rien une parole qui défend la liberté d’être soi. Cette liberté se manifeste dès les premières secondes du spectacle, alors que nous entendons un œuf qui «miaule et qui se met à pleurer». Les émotions vécues par les animaux, mais aussi par les objets, exposent ainsi la «possibilité de devenir ce que nous voulons être», dit Marie-Hélène Larose-Truchon, en écho à un étrange personnage de l’histoire que l’on décrit avec «un plumage de perroquets et un gros corps d’éléphant (…) tellement beau et grand et coloré. On aurait dit une forêt en automne.»

Emmanuelle Laroche et Ludger Côté, crédit photo Martin Blache

En revoyant les étapes de travail («parsemées de touches de surréalisme»), David Paquet considère un âge minimal auquel s’adresse une création, mais jamais un âge maximal. «Nous avons vécu un test de feu à Sherbrooke. Nous voulions que les adultes aient autant de plaisir que leurs progénitures. Les rires étaient équilibrés, et chacun a façonné son propre parcours émotif. Érika nous disait vouloir recréer sur la scène une sorte de cabinet de curiosité». Par ailleurs, la matière «ludique» s’accompagne d’un souci pédagogique. «Nous anticipons le cheminement futur des spectatrices et des spectateurs. Comme artistes, nous sentons que nous avons une responsabilité», témoigne Marie-Hélène Larose-Truchon.

Après le déploiement «du délire imaginatif» d’Histoires à plumes et à poils à la Maison Théâtre, les deux coauteurs nageront dans des eaux plus noires. David Paquet travaille le texte d’un projet découlant «d’une résidence d’écriture dans un hôpital psychiatrique à Monthey en Suisse». Marie-Hélène Larose-Truchon, disséquera pour sa part l’hiver prochain à la Salle Fred-Barry du Théâtre Dense-Pelletier, une société «où un simple mot peut devenir un pur acte de rébellion» dans un texte intitulé Minuit.

Histoires à plumes et à poils, du 27 avril au 14 mai 2017 à la Maison Théâtre

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.