(ENTREVUE) Incertitudes entre humains et réalités virtuelles : entrevue avec Jean-Philippe Baril Guérard pour «La singularité est proche»

par | 1 mai 2017

Jean-Philippe Baril Guérard dévoile un microcosme où les démarcations s’estompent entre les êtres vivants et la technologie dans La singularité est proche.

Jean-Philippe Baril Guérard, crédit photo Cindy Boyce

Dans La singularité est proche, dont il a signé la partition et qu’il dirigera ces prochains jours à l’Espace Libre, Jean-Philippe Baril Guérard se penche sur notre ère moderne qui valorise la performance et l’immortalité. L’histoire s’amorce avec une dénommée Anne, morte quelques secondes auparavant. Quinze secondes plus tard, exactement comme pour le fonctionnement d’un ordinateur, une copie de sauvegarde vient se substituer à la place de la fille, le temps de s’assurer que le nouveau «prototype» soit identique à la version originale. Mais l’émergence de la nouvelle Anne ne se passe pas comme prévu. Dans cette nouvelle création du Théâtre en petites coupures, le metteur en scène-dramaturge illustre ainsi les ambigüités et les zones obscures autour de certaines avancées technologiques qui risquent de bousculer nos paradigmes. «Je reste pessimiste. Je ne crois pas que l’humanité ira en s’améliorant», admet-il.

Après les premiers enchainements dans le lieu où se dérouleront les représentations («il semble y avoir eu une attirance pour l’étrangeté de la proposition dès le début»), Baril Guérard revient sur les prémisses de l’aventure singulière de La singularité. Il s’est inspiré d’un essai de Raymond Kurzweil, publié en 2005 ; l’ouvrage savant de plus de 600 pages traite d’une société où l’individu et les nouvelles technologies s’interpénétreront afin de faire reculer nos limites biologiques, en plus de permettre de modifier nos corps et de multiplier les versions de notre esprit. De tels changements permettraient selon les plus optimistes d’enrayer la vieillesse, la maladie et même les problèmes de famine sur la planète. Mais comme l’explique au bout du fil l’instigateur du projet, «ce n’est pas une adaptation ou une transposition théâtrale du livre. Je suis parti de l’idée de l’auteur.» Or, les réflexions de ce dernier, informaticien et maintenant directeur chez Google cogitaient même avant les études de Baril Guérard à l’École de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe. «J’ai découvert Kurzweil avec The Age of Spiritual Machines: When Computers Exceed Human Intelligence à l’adolescence. J’étais alors un véritable geek, déjà intrigué par l’intelligence artificielle.»

Par ses thèmes abordés, La singularité est proche semble marquer une rupture dans le parcours du créateur, tant au théâtre (MénageriesBaiseries ou encore Warwick sur les conséquences de la guerre pour les soldats) que dans ses romans (Royal). «Je le considère (le spectacle) comme un ovni. La sexualité y occupe moins de place. C’est une première pour moi, même si je traite toujours des rapports humains. Mes précédents projets s’imprégnaient davantage de l’émotion. Ici, je suis allé davantage dans la raison», confie-t-il. Toutefois selon lui, un lien s’établit avec une réalisation antérieure. «Dans Tranche-cul, l’un des personnages parlait de vertige cosmique et d’immortalité.» Pourtant, malgré les promesses d’un bonheur perpétuel grâce à «une machine toujours prête à nous enlever nos limites et nos incapacités, Kurzweil y voit aussi un reflet assez sombre de l’être humain, souvent insatisfait.» La matérialisation de certaines de ces idées est susceptible d’entraîner «de nouveaux problèmes, de nouvelles inquiétudes dans le monde virtuel».

Pour Jean-Philippe Baril Guérard, la question de la finalité des entités humaines a imprégné son processus d’exploration et de rédaction. «Même les étoiles ont une vie précise, programmée. La pièce élabore ainsi un questionnement à partir d’une personne (Anne) dont on tue le premier corps pour la transférer sur une copie. Dans une perspective plus large, elle nous confronte aussi à de graves décisions. Par exemple, est-il légitime de garder en vie, sans son consentement, une personne devenue légume?» Par conséquent, les robots intelligents risquent eux aussi d’occuper un nouvel espace dans cet effacement des frontières entre le réel et le virtuel. «Ils pourraient revendiquer, qui sait, des droits», lance-t-il dans la conversation, sans une pointe d’étonnement dans la voix.

Visuel de saison de l’Espace Libre, crédit Gabrielle Desmarais

Alors que la trame La singularité focalise sur un monde en perte des repères connus, son orchestrateur se réjouit de retrouver ses fidèles collaborateurs. La distribution comprend Isabeau Blanche, Olivier Gervais-Courchesne, Mathieu Handfield, Maude Hébert, David Strasbourg et Anne Trudel (remarquée récemment dans Noyade(S) à la Maison Théâtre). «Je m’assure que les rôles collent à la personnalité des acteurs. J’aime travailler avec eux, notre relation évolue toujours.» Avec les différents concepteurs, Baril Guérard a préconisé étonnamment un traitement «réaliste», loin de la «pure» science-fiction à la Philip K Dick (Blade Runner) ou de la critique sociale à la George Orwell («je ne soulève pas la question de la liberté»). La singularité n’est pas une œuvre à message, «mais des petites réflexions sur une technologie qui façonne le quotidien, souvent sans que les personnes en soient réellement conscientes.» Récemment, une exécution scénique a résonné très fort chez lui par son mariage entre science et art. «J’ai été touché par Constellations de Nick Payne à la Licorne (deux autres productions de la pièce ont été données ces derniers mois à Montréal et à Québec). J’ai vu une adéquation entre la forme et le propos.»

Pour mieux refléter et critiquer les désirs de perfection qui taraudent les protagonistes du récit, Baril Guérard mise sur des dialogues «percutants». La parole devient presque un acte de résistance par son approche artisanale où nous verrons «zéro projection. Ce sera old fashion.» Par ailleurs, son double emploi d’auteur et de metteur en scène lui permet d’écrire le spectacle «encore durant les répétitions. Je n’éprouve pas de gêne à couper une réplique qui ne marche pas. Je n’aime pas que le texte soit trop sacré. Il faut tout défaire si nécessaire» revendique-t-il, en parlant de son parti pris pour l’instinct.

Par son «besoin d’intimité» dans une civilisation plus que jamais vulnérable face à la machine, La singularité est proche s’inscrit aussi adéquatement avec le rôle fondamental du théâtre, qui demeure, aux yeux de Jean-Philippe Baril Guérard, «de soulever des questions, et non de proposer des solutions. De toute manière, à mon avis, le théâtre en est incapable.»

La singularité est proche du 5 au 20 mai 2017 à l’Espace Libre