ENTREVUE – Faire renaître le verbe incendiaire de la «fée mal tournée» : entrevue avec Dany Boudreault pour «La femme la plus dangereuse du Québec»

par | 3 octobre 2017

par Olivier Dumas

Dans La femme la plus dangereuse du Québec, la langue indomptable de Josée Yvon renait au Théâtre Denise-Pelletier, un lieu qui l’avait pourtant rejeté autrefois.   

Dany Boudreault, crédit Maude Chauvin

Dans un texte de la revue Jet d’encre intitulé La femme de personne, l’écrivaine France Théoret énumère les titres « fulgurants » de Josée Yvon (dont Filles-commandos bandées, La Chienne de l’Hôtel TropicanaTravesties-kamikazeGogo-boy, et Laides otages) avant de lancer : « Josée Yvon, féministe de la marginalité et de la négation (ou négativité) battait froid aux institutions littéraires, au formalisme, au féminisme des radieuses libérées. Tout un chacun, à leur manière, lui a rendu la monnaie de sa pièce. » Or, Dany Boudreault compte bien nous renvoyer devant les yeux et les oreilles bien des facettes de la poétesse québécoise trash morte du sida à 44 ans en 1994.

Dans La femme la plus dangereuse du Québec (une référence directe à l’exergue de Filles-commandos bandées, le recueil à avoir mis le feu aux poudres), le poète-acteur s’est entourée de Sophie Cadieux à la dramaturgie, de Maxime Carbonneau à la mise en scène, de Nathalie Claude, de Philippe Cousineau et d’Ève Pressault à l’interprétation. Boudreault, pour sa part, a orchestré le choix des textes de celle qui fut surnommée « la fée mal tournée ». « Dans les 24 boîtes des archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, nous avons exploré autant les manuscrits, les rapports médicaux, que des phrases écrites sur des bouts de napkine », explique-t-il un matin humide dans un café de la rue Laurier. Malgré tous les paradoxes autour du mythe sulfureux de l’auteure et de son fidèle partenaire, Denis Vanier, l’un des instigateurs du projet, tenait à ne pas sombrer dans le voyeurisme ou une approche trop scabreuse. « Nous voulons traiter la poétesse et son univers comme un documentaire, comme une faune du centre-ville avec tous les marginaux présents dans son œuvre (danseuses nues, droguées, transsexuels, prostituées). »

Malgré un respect pour le sujet, le ton se promet toutefois d’être décapant. « Nous pouvons croire pourtant que nous sommes plus ouverts aujourd’hui. Mais non, nous sommes dans un monde plus policé que dans les années 1970. » Par ailleurs, Dany Boudreault précise que la « fée mal tournée » se rapproche davantage de la sensibilité punk que du mouvement de la contreculture dans lequel bien des exégètes l’inscrivent. « Son écriture relève davantage de la consternation que dans la contestation. » Par conséquent, son union avec Denis Vanier constitue l’un des leitmotivs de la production. Car il demeure impossible d’esquiver l’un des couples les plus emblématiques de la culture contestataire québécoise. Longtemps reléguée dans l’ombre de son conjoint, Josée Yvon demeure « fort heureusement de moins en moins perçue comme une pâle copiste. Nous avons une meilleure grille d’analyse aujourd’hui. » Le dramaturge explique également le désir de la créatrice de ne pas s’afficher publiquement pour des causes sociales ou politiques, malgré des tentatives de récupération par divers mouvements ou institutions littéraires. Davantage qu’une militante, « nous avions une chienne sans cause, c’était ses mots. Certaines féministes des années 70 le contestaient (lors d’incidents à La Librairie des femmes d’ici, tels que racontés lors d’entrevues ou dans des recueils de poésie). Yvon ne craignait pas les ambivalences entre les images de victime et de fille qui assume les combats. « Elle se promenait avec des yeux au beurre noir, ce qui peut sembler contradictoire avec son écriture forte. » Par ailleurs, des doutes fusent quant à sa réaction face à l’actuelle « reconnaissance » de ses écrits par le milieu institutionnel. « Je pense qu’elle se méfierait, car elle disait ne pas écrire pour les universitaires, ou les structuralistes, mais pour les putains de la rue. »

En répétition, crédit La Messe Basse

L’homme de théâtre (qui a signé des recueils dont Et j’ai entendu les vieux dragons battre sous la peau aux Herbes rouges, éditeur principal de Josée Yvon) a découvert cette voix « radicale » par une copie annotée d’un de ses recueils qui s’est par la suite, « passée de mains en mains. Je connaissais son nom, je connaissais surtout Denis Vanier. » L’envoûtement n’a pas tardé. « La postface écrite pour Le Clitoris de la fée des étoiles (de Vanier) est l’une des plus belles déclarations d’amour, où elle appelle son chum son jumeau lesbien. » Boudreault a voulu rapidement travailler avec Sophie Cadieux, « qui se passionne pour des filles qui ont sombré, comme Nelly Arcand (La Fureur de ce que je pense) et Sarah Kane (4.48 psychose). Mais les deux dramaturges ne voulaient pas de personnification de l’auteure. Sur le plateau de Fred-Barry, nous verrons plutôt trois interprètes qui se situent différemment par rapport à la créatrice. «Ce n’est pas une biographie, ni un récital, ni un simple collage de textes, mais une mise en valeur de l’écriture». Celle-ci sera enveloppée par une conception sonore de Navet Confit. Dany Boudreault ajoute aussi un court texte qu’il signe : Pourquoi Josée Yvon nous haïrait? («environ 4 % de la pièce», précise-t-il.). Il aborde l’existence de l’artiste, où la liberté et la dépendance s’enchevêtrent, suscitant parfois des sentiments antagoniques. «C’est la fille qui a choisi cette vie-là. Dans sa correspondance avec ses parents, nous sentons qu’elle était déterminée à sombrer. À un moment donné, Gérald Godin voulait la sauver. Mais lui était-il possible de revenir derrière et de sortir de cette spirale destructrice?» Par contre, l’équipe ne voulait pas la dépeindre une martyre. «Ce n’est pas un hommage. Nous la profanons, nous la brassons comme elle brassait ses sujets.»

En répétition, crédit La Messe Basse

L’art théâtral constituait une union judicieuse avec le parcours de l’auteure de Filles-commandos bandées. Car avant de signer des vers sulfureux, celle-ci avait étudié en théâtre, entamé une maîtrise sur Brecht jamais terminée en Allemagne et participé aux expériences collectives du Grand cirque ordinaire comme éclairagiste de la troupe La Véritable fanfare fuckée. Elle a écrit une pièce de théâtre, refusée à la Nouvelle compagnie théâtrale (maintenant Denise-Pelletier). «Nous avons la lettre de Robert Gurik», dévoile Dany Boudreault. Mais ce dernier ressent encore davantage une vive émotion pour les dernières années d’existence. «Ça ne finit pas sur une bonne note. Josée Yvon quitte Denis Vanier en 1991. Avant de mourir aveugle, elle complétait Manon, la nuit qu’elle a écrit sur une dactylo brisée.» Mais La Femme la plus dangereuse ne baignera pas que dans la noirceur. Car, derrière les mots se dissimule un humour féroce. «Ses vers sont grivois, anticonformistes, amoraux.» Pourtant, derrière son sens de la provocation qui relèverait en partie, selon Dany Boudreault, de la poudre aux yeux, se dissimule une volonté féroce de laisser une trace tangible de son existence. « Dans ses archives « données » pour 2700$, Josée Yvon a tout ramassé avant de disparaître, tout. »

En citant les dernières lignes du recueil Filles-missiles («ma pauvre chérie/comment pourrions-nous te délivrer/nous puisons dans le délire») France Théoret expose que dans la langue «disloquée» de Josée Yvon, «l’espoir de salut n’existe pas». Pourtant, avant son départ, Dany Boudreault manifeste quant à lui un espoir tangible, celui de rendre toute la force et la fragilité, la rébellion et la souffrance derrière «une ode à la marginalité peu commune».

La femme la plus dangereuse du Québec, du 10 au 28 octobre 2017 à la Salle-Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier