(ENTREVUE) Entre grotesque et simplicité : entrevue avec Olivier Morin et Sébastien Dodge pour «Peer Gynt»

par | 17 janvier 2017

Par Olivier Dumas

En compagnie de six partenaires de jeu, Olivier Morin et Sébastien Dodge sillonnent les contrées gargantuesques de Peer Gynt d’Ibsen, «esbroufeur, mythomane et cheval fou».

Visuel de l’affiche de Peer Gynt, sur la photo, Olivier Morin

Les audaces ne semblent pas effrayer l’ubiquiste Olivier Morin. Après avoir vanté les splendeurs de la Place Versailles dans une parodie hilarante de Secrets d’histoire, porté une queue de sirène pour sa série Parconaute à TV5 ou encore les robes de Juliette pour séduire Roméo dans une version entièrement masculine du classique shakespearien, le chroniqueur-musicien de PaparaGilles plonge dans l’orchestration d’une matière casse-gueule. Il dirige une relecture de Peer Gynt d’Henrik Ibsen (1828-1906), en plus d’y participer comme acteur dans divers rôles. Très rarement montée au Québec (à l’exception probablement de Jean-Pierre Ronfard et de Peter Batakliev), la pièce créée en 1876 dure dans son intégralité environ sept heures. Autre obstacle majeur, elle fut écrite principalement pour la simple lecture et non avec l’objectif d’être jouée devant un auditoire.

Dans la salle de répétition du Théâtre de l’Opsis à deux pas du pont Jacques-Cartier, le metteur en scène est assis aux côtés de Sébastien Dodge, l’un des interprètes de la partition. Ce dernier effectue ses premiers pas avec la compagnie. «Il était temps», lance-t-il, amusé. En plus de ses prestations remarquées comme acteur, Dodge s’est aussi illustré comme dramaturge avec une griffe corrosive (La genèse de la rageTelevizione). Depuis la première répétition, les deux créateurs aux multiples chapeaux explorent, en compagnie des six autres membres de la distribution, les méandres d’un antihéros mythomane et prétentieux qui se trimballe à travers le monde dans une quête identitaire. Morin possède une feuille de route bien remplie avec la compagnie dirigée par Luce Pelletier. Il a collaboré activement aux cycles Oreste, italien et dans la production du 30e anniversaire (Le Vertige). «Luce m’a approché pour monter Peer Gynt. Je me suis demandé si certaines dramaturgies n’avaient pas encore été abordées par l’Opsis. Rapidement, des envies de travailler avec de nouvelles personnes et de brasser les affaires se sont manifestées», souligne-t-il.

Sébastien Dodge, crédit photo Marie-Claude Hamel

En plus de jouer et de diriger, le polyvalent homme de théâtre a adapté l’écriture satirique d’Ibsen. «Je suis parti de traductions en français et en anglais pour obtenir un résultat plus concluant avec le swing des chansons. Pour moi, il n’est pas toujours important de nommer la belle rime.» Réduite à environ deux heures («la longueur s’est imposée d’elle-même»), l’histoire aurait conservé le cœur du drame et le noyau des personnages. «J’ai écumé le texte sans tenter de tout illustrer. J’ai gardé uniquement les affaires dont je ne pouvais vraiment pas me passer.» Par ailleurs, la dimension la plus «trippante» concerne la personnalité de cet «esbroufeur». Le protagoniste posséderait «tous les défauts et toutes les qualités qui découlent de ceux-ci». Empreintes de légèreté et d’humour noir, ses péripéties l’entraînent souvent «avec un pied dans la marde dans une atmosphère cinglante. Nous sommes par contre loin du pamphlet condamnant le héros (en référence au patriote Brand du même écrivain rédigé à la même époque) ou dans le drame social à la Maison de poupée». Et sur un ton guilleret, Sébastien Dodge avoue percevoir en Peer Gynt «un peu notre cousin au party du jour de l’An, un cheval fou». Pour rendre les nombreuses dimensions de cette figure mythique, le choix de Guillaume Tremblay, codirecteur du Théâtre du Futur avec Morin et le multi-instrumentiste Navet Confit, allait de soi. «C’était lui qui incarnait l’illusionniste Clotaire Rapaille dans l’opéra-rock du même nom. Il possède une grande jeunesse, et en même temps, il peut incarner tous les âges, jusqu’à la vieillesse avec la longue barbe blanche.»

Après le projet d’une première collaboration non concrétisée, Sébastien Dodge a accepté immédiatement l’offre du metteur en scène. «J’ai vu son travail sur La mort de Kubrick de David-Alexandre Després (un autre dramaturge-acteur). Le Théâtre du Futur préconise une ouverture vers le fantastique que d’autres n’ont pas.» Mais l’emballement n’empêche pas un travail «très angoissant. Nous avons moins de repères que dans un Michel Tremblay et la pièce fait des allusions au folklore scandinave moins connu ici. C’est loin de Casse-Noisette.» L’exploration de l’univers dense d’Ibsen a révélé des similitudes entre le 19e siècle et la société actuelle. Comme l’explique Olivier Morin, «en effectuant mes recherches, j’ai constaté les multiples échos d’une époque à l’autre, comme la description des empires coloniaux.» Ferré en histoire et en politique, son comparse constate pour sa part «les débuts du système économique, tel que nous le connaissons aujourd’hui.» Dans la conception de cette fresque douce-amère, un désir de sobriété s’est très tôt révélé. «Je ne désirais pas trop m’empêtrer dans le décoratif et dans les risques de l’effet pizza où tout ressemble à un méli-mélo. Je mise sur l’imagination avec des bouts de bois en faisant confiance au public», rétorque Olivier Morin. Pour son nouveau camarade, cette approche tend vers l’introspection dans la composition des personnages (il joue ici, notamment, un Fondeur de boutons et Monsieur Ballon). «Avant, je partais de l’extérieur pour aller vers l’intérieur. Je fais désormais le chemin inverse. Avec les années, je connais mieux l’intelligence de mon corps en cas d’un oubli du texte.» Morin aspire ainsi à «un esprit carnavalesque dans une énergie printanière, avec tous ces flots de vie, mais aussi de merde qui refont surface, un peu comme certaines de nos erreurs de jeunesse», mentionne-t-il avec un éclat narquois dans les yeux.

En répétition, par Marc-Antoine Doyon

Avec sa matière aussi féconde, le spectacle se permet de grandes libertés. «Ce n’est pas comme du Molière, qui a en plus des fins plates», expose Olivier Morin. Selon lui, il n’existerait pas une seule bonne façon de concevoir Peer Gynt, mais plusieurs. «C’est un peu comme Un livre dont vous êtes le héros. Les arts visuels me rejoignent beaucoup, notamment ici les tableaux du Norvégien Edvard Munch qui mélangent à la fois beauté et rage», précise le metteur en scène, également peintre. Par ailleurs, les concepteurs n’ont heureusement pas occulté la musique si prédominante composée par Edvard Grieg («reconnaissable dans le film L’assassin jouait du trombone et Les Schtroumpfs»). Le musicien Navet Conflit, fidèle complice de Morin, aurait réussi le tour de force «d’évoquer des cordes avec des guitares sans dénaturer le sens». Sébastien Dodge, souvent associée selon ses dires aux figures étranges, «aux freaks ou aux assassins», semble grandement apprécier la chance «de décider de ses limites dans une œuvre qui impose sa propre respiration avec des sorcières et des meurtres au programme».

Après une exploration aux prémices aussi vertigineuses, Olivier Morin reprendra le printemps prochain («quand tout dégèle») sa trilogie du Théâtre du Futur, L’Assassinat du présidentÉpopée Nord et Clotaire Rapaille: l’Opéra Rock, au Théâtre Aux Écuries. Au même moment, un autre défi attendra Dodge : confronter le cruel Caligula d’Albert Camus au Théâtre du Nouveau Monde, une autre créature démesurée.

Peer Gynt au Quat’Sous du 30 janvier au 19 février 2017