(ENTREVUE) Enquête sur l’aïeule et la Norvège : entrevue avec Kevin McCoy pour «Norge»

par | 8 novembre 2016

Par Olivier Dumas

Dans l’autofiction Norge, Kevin McCoy jongle avec les chapeaux de comédien, d’auteur et de metteur en scène pour rendre hommage à sa grand-mère, à la Norvège et à l’acte créateur.

Crédit photo H. Bouffard et S. Bourgeois

Crédit photo H. Bouffard et S. Bourgeois

Tout au long de l’entretien au Byblos Le Petit Café, trois noms reviennent chez Kevin McCoy : Edvard Munch, Edvard Grieg et Henrik Ibsen. Ces trois piliers emblématiques de la Norvège ont également tous connu à la fois le 19e siècle et le 20e, un chevauchement entre les époques qui a résonné fort pour l’orchestrateur de Norge. McCoy porte encore les échos d’une prestation de la veille au Théâtre Hector-Charland. «Nous irons aussi loin que Rimouski (avec ce spectacle créé au Théâtre du Trident en 2015).» En cette fin de matinée, une pluie abondante tombe sur Montréal. «J’imagine parfaitement la même journée en Scandinavie sous les nuages.»

Le monologue de Norge s’inscrit dans la continuité d’Ailleurs, la précédente création de la compagnie Théâtre Humain. Les deux œuvres abordent les enjeux de l’immigration et de l’exil. En plus d’entrer dans un musée qui nous permettra de visualiser certains tableaux de Munch (dont le célèbre Le Cri, La Madone et La Danse de la vie), Norge nous invite à rencontrer une personne importante de la famille McCoy. «Après Ailleurs qui abordait mon immigration, j’avais envie de parler de ma grand-mère et de découvrir mes racines.» Ce désir de renouer avec ses origines s’est concrétisé par un premier voyage en Norvège en 2008, un cadeau pour son travail sur des soirées-cabarets dans le cadre du 400e anniversaire de la ville de Québec. «Nous étions en octobre. J’ai été ému en voyant le Vieux-Port d’Oslo. Ma grand-mère a quitté toute seule la Norvège à 14 ans et personne ne connaît les raisons de son départ.» Son aïeule maternelle a rendu l’âme lorsque l’homme de théâtre avait seulement quatre ans. Déjà à cet âge, «comme tous les enfants, je faisais tourner le globe terrestre et j’espérais toujours poser le doigt sur le pays.»

Crédit photo Stéphane Bourgeois

Crédit photo Stéphane Bourgeois

Lors de son arrivée aux États-Unis (où a grandi également McCoy) en 1919, tout juste après la Première Guerre mondiale, son ancêtre a appris à la dure et en autodidacte les rudiments de sa nouvelle existence en terre étrangère. «Elle a laissé sa culture derrière elle, a appris l’anglais. Elle s’est débrouillée et n’a jamais reparlé la langue norvégienne par la suite.» Toutes les données et informations recueillies ont nourri la matière de la production. Pourtant, son petit-fils en a résumé les grandes lignes dans une «synthèse» de 90 minutes, «sinon le spectacle aurait duré plus de huit heures!». Le périple en sol scandinave a rapidement des allures d’enquête, comme dans un polar («mais heureusement sans meurtre»). «Ma mère m’a donné une photocopie du passeport original de ma grand-mère, le jour même de mon départ. Dès mon arrivée à ma chambre d’hôtel  à Oslo, la réceptionniste m’a donné un coup de main. Les gens de ce pays sont toujours prêts à aider les autres. Ils démontrent une certaine réserve sauf quand ils boivent», lance un Kevin McCoy en rigolant. Ce dernier a tenu à ce moment-là un journal de bord. Pourtant, plus d’un an a passé avant que surgisse l’idée de construire un récit dramatique. «Je n’ai pas eu de mauvaises surprises, mais j’estime que tout chemin bloqué est nécessaire pour approfondir la création.»

Crédit photo Stéphane Bourgeois

Par ailleurs, le fil narratif de Norge ne s’est pas construit de manière linéaire, mais par des improvisations et des rencontres avec son équipe du Théâtre Humain. Rapidement, les contrastes ont émergé du mélange des mots avec les dimensions visuelles et sonores. Encore maintenant, «la production bouge. Il n’y a pas de nouvelles scènes, mais je peux tourner la phrase comme je la sens.» Dans un café de Québec, l’artiste avait auparavant rencontré celle qui deviendra sa fidèle accompagnatrice, Esther Charron. Cette dernière lui mentionne avoir étudié, «il y a longtemps, le piano à l’Université Laval. Sans audition, je lui ai proposé de se joindre à moi. Esther a voulu sortir de sa zone de confort et même dénaturer un peu les extraits musicaux. Elle a accepté de ne pas toujours jouer en position assise. Elle est très audacieuse», constate son partenaire de scène.

Leur collaboration lui a permis de plonger davantage dans sa passion pour le compositeur romantique Edvard Grieg, un artiste qu’il a découvert à seize ans. «Un de mes amis jouait une de ses œuvres. J’ai été touché par sa simplicité. C’est facile de s’identifier à ses pièces lyriques. C’est comme un journal intime, avec des titres comme Soirée en haute montagne, Danses symphoniques ou encore son Menuet de la grand-mère. Ça, c’est parfait pour moi», dévoile-t-il tout souriant. L’évocation des pièces plus féériques n’occulte pas toutefois la situation politique douloureuse de l’époque, alors que le pays n’était pas encore un état souverain. L’indépendance de la Norvège et la fin de la monarchie constitutionnelle sont survenues en 1905, soit deux ans avant la mort de Grieg. Autre lien significatif, la grand-mère de McCoy est aussi née en 1905. En plus du compositeur, les deux autres influences de Norge, le peintre expressionniste Edvard Much et le dramaturge Henrik Ibsen, ont façonné l’identité culturelle du pays au moment des premières années d’existence de la muse de l’acteur-metteur en scène. Edvard Grieg a aussi écrit la musique du drame Peer Gynt d’Ibsen. «À Oslo durant mon séjour, il y avait le festival Ibsen. J’ai vu deux magnifiques mises en scène, dont une pour Un ennemi du peuple. Je constate des similitudes entre son monde et la vie de ma grand-mère qui demeurait à l’extérieur de la ville ; l’auteur a vécu à l’extérieur de la Norvège pendant 30 ans.» Par ailleurs, son autre modèle, Munch, l’inspire tout autant «par ses tableaux magnifiques» que par sa résilience. Pendant longtemps, «ses portraits de personnes tristes dérangeaient tous ceux qui voulaient voir de beaux paysages. Je me demande parfois où il a trouvé la force de poursuivre sa route dans l’adversité.»

Les relations entre le Québec et la Norvège se tissent également dans Norge, avec notamment la présence d’une autre figure symbolique, le poète Émile Nelligan («je me suis retrouvé il y a quelques semaines devant sa maison et son buste au Carré Saint-Louis», confie McCoy) et son Soir d’hiver («Tout ses espoirs gisent gelés/Je suis la nouvelle Norvège/D’où les blonds ciels s’en sont allés»). Une amie de Kevin McCoy lui avait offert un livre de sa poésie complète, en plus de L’Homme rapaillé de Gaston Miron pour parfaire son apprentissage du français. «Je considère Soir d’hiver comme un texte essentiel. Il est question de la neige, des êtres nordiques. J’y vois une communion entre la Norvège et le Québec, mais aussi avec l’Islande, l’Irlande, l’Alaska et le nord de la Russie. Et surtout entre ma grand-mère et moi. Je ressens pour elle plus que jamais un attachement supérieur. Ce n’est pas un fantôme dans un drap, mais elle demeure toujours comme une présence discrète.»

Norge du 22 novembre au 10 décembre à Espace Go