(ENTREVUE) Déambulation lyrique au Quat’Sous : entrevue avec Michel-Maxime Legault et Marcel Pomerlo pour «Parfois, la nuit, je ris de tout seul»

par | 20 avril 2017

Michel-Maxime Legault et Marcel Pomerlo cognent à la porte du Théâtre de Quat’Sous pour demander un asile poétique dans Parfois, la nuit, je ris de tout seul.

Affiche – crédit Martin Girard

«Il faut que je te parle de la sincérité. La sincérité pour moi, ce n’est pas le contraire du mensonge. C’est beaucoup plus compliqué que ça», peut-on lire dans le fragment Sincérité du recueil Parfois je ris tout seul de l’écrivain français Jean-Paul Dubois. C’est avec une langue aussi cocasse et réfléchie que Michel-Maxime Legault et Marcel Pomerlo ont construit et déconstruit la matière narrative de leur création au parcours déambulatoire, Parfois, la nuit, je ris de tout seul. «J’avais d’abord envisagé le tout comme un solo», raconte Legault qui a tâté ce répertoire une première fois avec des étudiants à Valleyfield. Celui-ci a alors découvert un potentiel théâtral chez un auteur n’ayant jamais écrit directement pour les planches. Son ancienne professeure de piano lui avait donné le livre Parfois, «en me disant : c’est pour toi, cela se rapproche de ta sensibilité. Depuis, j’ai lu l’œuvre au complet.»

Dans la loge du Quat’Sous un vendredi légèrement frisquet et nuageux, les deux hommes de théâtre confient avoir approché l’artiste français. «Il a accepté immédiatement, et quand nous lui avons dit que nous étions une jeune troupe émergente, il a répliqué avec les mots suivants : émergez, émergez» dit Marcel Pomerlo en rigolant. Des extraits de quatre recueils ont été retenus : outre Parfois, le public retrouvera des brides de Tous les matins je me lève, Vous aurez de mes nouvelles et La succession. Des thèmes récurrents reviennent. «Dubois réécrit le même livre en parlant de son chien, de la tondeuse et de l’appréhension de la mort», expliquent en chœur les deux acteurs. À la différence d’une prestation avec une seule personne, l’expérience du duo permet «de se relancer dans des dynamiques de grand et petit frères, ou encore dans des liens père-fils. «Ce n’est pas une pièce psychologique, mais dynamique, éclatée, près de l’univers de Woody Allen. »

Crédit photo Cath Langlois Photographe

La sensation éphémère et absurde de l’existence dans toute sa fulgurance se traduit sous la forme de petits récits ou des chapitres courts remplis «d’images fortes ou saisissantes». Ancien reporter au Nouvel Observateur, le globe-trotter Dubois a effectué de nombreux voyages à l’étranger, principalement aux États-Unis (sujet de deux livres de chroniques). Pourtant, d’un continent à l’autre, la même interrogation résonne. «Il y a chez lui toujours un écho à savoir si c’est possible de changer de vie», révèlent Marcel Pomerlo et Michel-Maxime Legault. Dubois, grand admirateur de Charles Bukowski et surtout de John Updike (Les Sorcières d’Eastwick), s’éloigne donc du portrait «angélique de l’Amérique qui n’est ni «la contrée de l’amour, ni du succès. Comme dans Parfois, la nuit, je ris tout seul, nous avons droit à un regard absurde et décalé, parfait pour l’époque Trump», soutient Pormerlo.

Le rire émanant des situations n’occulte pas l’incapacité de se détacher des situations tragiques dans les morceaux de la production, mais aussi dans les adaptations cinématographiques de certaines de ses œuvres littéraires (dont Le Fils de Jean avec Gabriel Arcand). Comme le confie Pomerlo, «j’ai été troublé par le film La Nouvelle Vie de Paul Sneijder (tiré du Cas Sneijder), tourné à Montréal, avec Thierry Lhermitte, où un homme quitte un emploi lucratif après la mort de sa fille pour devenir promeneur de chien.» Les remises en question des certitudes ont aussi teinté la démarche des deux créateurs depuis l’amorce du projet à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, poursuivi au Théâtre Premier Acte à Québec. La mise en scène s’est construite en même temps que la première représentation «pour que les mots résonnent, comme des petites nouvelles qui doivent respirer.» Rapidement, la place du silence a imprégné la réalisation «pour ne pas bombarder les gens». Pour rendre encore plus palpable l’atmosphère de road trip, des pièces musicales sont puisées dans des registres aussi variés qu’Elvis Presley, Dolly Parton, Mano Solo, Leonard Cohen («sa mort a été annoncée durant notre périple à Québec»), mais aussi la «passionaria» de la chanson québécoise, Pauline Julien. «Il nous semblait intéressant de faire revivre cette grande artiste (Julien) et de la faire découvrir aux plus jeunes. Nous n’avons pas choisi l’un des morceaux les plus connus, mais plutôt La vie continue sur un texte du poète Gilbert Langevin», relate Marcel Pormerlo.

Crédit photo : Cath Langlois photographe

Pour Dubois, la dimension philosophique est ainsi «très forte tout le temps, à savoir si nous serions plus heureux si nous changions ou non notre destin. Les enfants grandissent en étant des étrangers pour les parents.» L’inverse semble aussi vrai. «Dans l’une de ses histoires (Père), un fils se retrouve sur la tombe paternelle dix ans après sa mort. Il dit qu’il n’arrive plus à se souvenir des traits de son visage et du grain de sa voix, mais qu’il possède encore sa tondeuse à gazon et sa Mercedes-Benz 1963», explique Pomerlo. Ensemble, les deux compagnons de jeu se remémorent une situation qui les stimule dans la confrontation des idées dérangeantes. «Après une représentation à Québec, une spectatrice (psychologue de métier) a mentionné lors d’une discussion qu’elle était troublée d’entendre parler autant de suicide dans un spectacle. Il nous semble important de ne pas censurer les dimensions perturbantes pour être politiquement correct.»

Sur le plan théâtral, cette désillusion face à un monde désespérant se traduit par le désir d’aller au bout «des limites de deux humains» presque itinérants dans une simplicité et approche artisanale. «Nous transportons avec nous nos bagages, loin des effets spéciaux et du cirque. Nous allons éblouir d’une autre façon.» Michel-Maxime Legault s’estime content de voir que l’art peut exister «avec seulement trois ou quatre lampes.» Marcel Pomerlo revit des émotions similaires à celles de Momentum, compagnie dont il est membre. Car d’une ville à l’autre, Parfois, la nuit, je ris tout seul «devient un objet différent. Pour Montréal, il est possible que nous changions l’ordre ou même certaines scènes. Cela crée un tout autre rapport pas toujours confortable, mais qui permet à chaque fois de réinventer le théâtre.» À quelques jours de la première, le geste d’une promenade à l’intérieur d’un lieu artistique entraîne une forme de désacralisation salutaire et démocratique. «Le public prend la décision de nous suivre ou non dans notre proposition», se réjouit du même souffle le tandem.

Parfois, la nuit, je ris tout seul, du 24 avril au 4 mai 2017 au Théâtre de Quat’Sous.

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.