(ENTREVUE) De l’art «estradinaire» : entrevue avec Nicolas Gendron pour «L’enfance de l’art»

par | 16 février 2017

Par Olivier Dumas

Nicolas Gendron dirige un collectif qui réinvente l’imaginaire débordant de «l’estradinaire» Sol (Marc Favreau) dans L’enfance de l’art.

Nicolas Gendron, crédit photo Hugo B. Lefort

Devant cette nécessité de vivre une expérience de groupe autour des écrits du clown philosophe, personne ne songerait  à accuser le polyvalent Nicolas Gendron «de s’égalomaner à lui-même», pour reprendre l’idée d’une des célèbres expressions de Sol. En plus d’orchestrer une langue aussi féconde, Gendron plonge dans le jeu comme interprète avec ses quatre comparses, Maxime Beauregard-Martin, Isabeau Blanche, Gabriel Dagenais et Olivia Palacci.

Après l’adaptation remarquée du roman Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu, le membre de la compagnie ExLibris (et aussi collaborateur à la revue Ciné-Bulles) s’attaque à l’un de nos grands créateurs. Par son langage parsemé de calembours ou encore dans la peau de son reconnaissable clochard, Favreau portait haut et fort un discours empreint d’humanisme. S’est cristallisé pour Nicolas Gendron un désir de monter un spectacle au moment du 10e anniversaire de son décès, en 2015. «J’ai toujours eu l’espoir que ses œuvres ne soient pas oubliées de la mémoire collective», confie-t-il, dans une pâtisserie achalandée de la rue Rachel, un après-midi ensoleillé. Bien avant ses premiers pas professionnels, Sol avait bercé une grande partie de sa jeunesse passée à Victoriaville. «J’ai grandi avec lui. Dans la bibliothèque familiale vers l’âge de onze ans, j’ai trouvé un exemplaire du livre L’univers est dans la pomme. Je l’ai dévoré même si je n’ai pas tout compris. Ses 33 tours jouaient dans la maison. Après la fondation d’ExLibris, je souhaitais déjà que L’enfance de l’art en soit le premier ou le deuxième projet.»

Une résidence dans une Maison de la culture, des rencontres avec des élèves de l’école primaire Marc-Favreau et des lectures à la bibliothèque Marc-Favreau ont permi à l’équipe de la pièce de «tester les textes». Ces étapes préparatoires ont permis de constater concrètement l’intérêt et la pertinence de faire connaître et apprécier ce répertoire aux plus jeunes. Le metteur en scène-comédien tenait aussi à prendre une distance de la figure scénique de Sol, une personnalité «forte» qui a marqué la télévision et le théâtre. «J’ai redécouvert Marc Favreau comme auteur et comme un véritable poète.» Et quand l’actrice française Marie Thomas est venue présenter à Montréal l’an dernier son solo Comment va le monde? (qu’il a grandement apprécié), durant lequel elle joue une version féminine du célèbre philosophe, cette proposition artistique l’a encouragé à prendre d’autres directions. Gendron s’est volontairement éloigné des objets emblématiques de l’antihéros comme son manteau, sa flûte et sa poubelle. Durant le processus de création, la forme d’un cabaret avec des tableaux et différents personnages s’est imposée, le ton également. «Nous n’avons pas craint de plonger dans l’absurde et de nous éloigner de la psychologie.» En plus d’avoir démultiplié la matière pour cinq personnes, certains passages ont été transformés en chansons avec l’aide de Maxime Auguste (concepteur sonore de L’enfance), chez qui cogitait déjà un projet musical autour de Sol.

Pour établir un pont entre les époques, Nicolas Gendron a choisi d’intégrer des écrivains d’aujourd’hui (Marie-Lise Chouinard, Annie Cloutier, David Leblanc et Anne-Marie Olivier) à L’enfance (entre15 à 20%) comme un miroir plus «actuel» à l’intemporalité de l’homme de lettres. Car celui-ci traite «de la paix dans le monde ou la pollution, mais aussi des enjeux plus spécifiques de notre passé, comme les Jeux olympiques de 1976 et de nos lois linguistiques. Étonnamment, ses descriptions des milieux de la médecine et de la justice, sans oublier la condition des personnes âgées, n’ont pas vieilli.» Et comme témoignage d’amitié envers le créateur, Clémence Desrochers et Marcel Sabourin participent à la production sur vidéo ou sur bande sonore. «Ils ont voulu encourager la jeunesse. Leur présence nous permet d’établir un lien entre la génération de La Boite à Surprise et nous.»

Dans la transposition de cette parole qualifiée de «vertigineuse», Nicolas Gendron n’a pas voulu d’auditions. Il a demandé à des proches (qui avaient «un appétit pour les mots») de se joindre à lui pour former une troupe loin de tout faux-semblant. «Presque tous ont terminé la même année que moi (il est diplômé de l’Option-Théâtre du Collège Lionel-Groulx, promotion 2009). Le spectacle part de ma passion pour Marc Favreau, mais tend vers les autres. J’ai été éveillé grâce à lui à des réalités inconnues alors, comme l’itinérance et la pauvreté. Sol dit tout avec une telle candeur, sans censure. Dans un même monologue, il évoque autant la figure de l’exploiteur que de l’exploité.» Son engouement pour toute cette poésie («qu’il faut apprendre à décortiquer») a aiguillé son esprit curieux et la nécessité de l’art dans sa vie. «J’étais une drôle de bibitte durant mon adolescence. Je me passionnais pour Gilles Vigneault et Georges Brassens. Et avec Favreau, je renoue avec une écriture d’une beauté folle, parfois teintée de mélancolie et solitude. Avec lui, la magie peut naître de rien.»

Si quelques allusions semblent provenir de l’émission culte Sol et Gobelet diffusée entre 1968 et 1971, le contenu de L’enfance puise surtout dans le recueil Presque tout Sol («une bible pour moi», confiera Gendron). Malgré les nombreuses heures de répétition, l’admiration perdure. «Au départ, je rêvais d’ajouter de nouveaux textes chaque soir, mais ceux que nous avons retenus sont déjà difficiles à maitriser. À certains moments, je me demande si je serai à la hauteur devant un tel géant de la langue», soutient-il. Fort heureusement, l’audace de remettre à l’avant-plan l’univers du père de Sol éloigne à ses yeux beaucoup de doute. «C’est cet amour pour ses mots qui ont tant compté pour moi que je veux insuffler, comme l’ont été aussi ceux de Réjean Ducharme, de Gaston Miron et de Claude Gauvreau.» Par ailleurs, le choix du lieu devient symbolique, «lorsque nous songeons que Marc Favreau a déjà joué au Théâtre Denise-Pelletier (connu alors sous le nom de la Nouvelle Compagnie Théâtrale)». Car derrière le plaisir de montrer une œuvre aussi originale se dissimule également une volonté pédagogique. Vingt ans après sa première rencontre avec ce «maître», de nouveaux jeux de mots surgissent encore. «J’ai trouvé récemment une allusion au titre du film La Grande Illusion de Jean Renoir. Dans l’enseignement de nos classiques, les mêmes titres reviennent souvent, et j’ai envie de relayer comme certains de mes anciens professeurs l’ont fait pour moi», lance-t-il, avec ferveur, en toute fin de conversation.

L’enfance de l’artdu 21 février au 11 mars à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier