(ENTREVUE) Dans le souffle d’Abîmés : entrevue avec Gabrielle Marion-Rivard et Marc Béland pour «Abîmés»

par | 28 septembre 2016

Par Olivier Dumas

Témoin de nombreuses turpitudes du 20e siècle, Samuel Beckett affirmait que «le mot-clé de mes pièces est peut-être». Pour Marc Béland et Gabrielle Marion-Rivard, ce parfum de doute s’incline devant leur enchantement pour les univers d’Abîmés, des microcosmes d’étrangeté.

Un jeudi après-midi ensoleillé de septembre, sur les trottoirs du boulevard St-Laurent, la tangible complicité du duo ne baigne ainsi aucunement dans des eaux métaphysiques propres à la plume de l’un des maîtres du théâtre de l’absurde. La jeune comédienne éclate alors de rire contagieux en se remémorant un mouvement de danse contemporaine exécutée comme une surprise par son partenaire de scène, lors de la précédente répétition. Une première rencontre s’était déjà déroulée lors d’un tournage d’Annie et ses hommes. «Marc incarnait Renaud et je faisais de la figuration», raconte celle que nous connaissons bien maintenant, depuis son succès dans le rôle-titre du film Gabrielle.

Michael Nimbley, Guillermina Kerwin, Gabrielle Marion-Rivard et Marc Béland ; crédit : Frédérique Ménard Aubin

Michael Nimbley, Guillermina Kerwin, Gabrielle Marion-Rivard et Marc Béland ; crédit : Frédérique Ménard Aubin

Dans un café-boulangerie à quelques pas de leur local de pratique de l’avenue des Pins, la voix de Joe Dassin rêve à son Petit pain au chocolat en arrière-fond sonore. Les deux artistes parlent de la production Abîmés qui sera sur les planches de la Salle Fred-Barry dans quelques jours. Leur spectacle comprend quatre courtes pièces, appelées également des dramaticules (Quoi oùSouffle, L’Impromptu d’Ohio et Pas) du prix Nobel de littérature 1969. Curieusement, le comédien qui a, entre autres, sauté dans les airs avec La La La Human Steps, côtoyé la femme de théâtre féministe Pol Pelletier et plongé autant dans du Paul Claudel, du Eugène Ionesco que du Claude Gauvreau, fréquente pour la toute première fois Beckett. «Comme spectateur, je connaissais seulement En attendant GodotOh les beaux jours et La Dernière bande que Denis Marleau a déjà monté. C’est quasiment un auteur méconnu», lance-t-il, avec un sourire. Sa collègue a aussi un souvenir de Godot. «Nous en avons lu des extraits à mon école (Les Muses, une école artistique professionnelle pour adulte avec un handicap, ndr)». Sa présence avec la compagnie Joe, Jack et John s’est inscrite dans le cours des jours. «J’avais vu de leurs pièces. Des amis y participaient.» L’équipe d’Abîmés, avec au jeu Guillermina Kerwin et Michael Nimbley (présent dans AVALe et Just Fake It) ressemble à une famille («nous avons presque des relations frères et sœurs») où règne une collégialité qui lui permet de cultiver ses passions pour le chant, le mime et l’improvisation.

Le baptême beckettien de Béland laissait présager ainsi chez lui un ravissement certain. «Cela me tentait de travailler sur de courtes pièces. C’est hautement percutant et atypique, comme si l’auteur avait choisi tous ses mots méticuleusement.» Gabrielle Marion-Rivard éprouve le même enthousiasme pour cette «langue de l’opacité. J’aime cette sensation d’étrangeté qui laisse place au mystère, à l’allégorie. Nous développons notre propre imaginaire. Je n’ai jamais joué quelque chose d’aussi flyée, de bizarre, de psychédélique. Pour moi, c’est un univers plein d’ombres.» L’un de ces compagnons du périple précise que cette atmosphère noire au premier abord ne confère pas à du pessimisme. «Cela pourrait sembler lourd à priori, mais non.» L’écrivain a ainsi le sens «de l’épure, du dépouillement avec une écriture existentialiste, posant la question en quoi la vie se résume et ce qu’est une existence réussie». Le tandem se relance sur une piste philosophique amorcée par une réplique de Quoi où. «Nous entendons les mots suivants : je suis seul le temps passe.» Gabrielle se sert de cette phrase comme une sorte de mantra pour ses interventions. «Dans Pas, je joue le rôle de May, je n’ai pas le choix de bouger, de marcher, de faire des pas, des pas, des pas. De plus, j’explore la folie, la schizophrénie», lance-t-elle très volubile, autour d’une petite table ronde remplie de verres d’eau et de cafés.

L’approche minimaliste du dramaturge  né en Irlande exigeait aussi des efforts pour un vétéran de métier comme Marc Béland. «Il faut se faire assez confiance, car rien n’est démonstratif ou dans l’artifice. C’est presque de l’anti-théâtre. Nous ne sommes pas dans la performance.» En scrutant la pensée de Beckett, son constat s’avère radical. «Nous nous disons finalement que la vie ne se résume à pas grand-chose.» À ses yeux, les décennies subséquentes à la création des pièces en ont préservé autant la forme que le fond. «Je ne suis pas certain qu’un jeune auteur, à notre époque, s’il écrivait le même genre d’histoires, se ferait applaudir»

À ses yeux, les décennies ont préservé une certaine audace autant dans la forme et le fond. «Je ne suis pas certain qu’un jeune auteur à notre époque se ferait applaudir», avoue-t-il.

Crédit photo : Frédérique Ménard Aubin

Crédit photo : Frédérique Ménard Aubin

La scénographique occupe une place prépondérante dans Abîmés. Elle devient en quelque sorte une enveloppe corporelle avec un plateau lumineux, du plastique et des écrans. Elle se compare, aux dires des deux interprètes, à «une page blanche que l’on remplit de différentes couleurs. C’est véritablement du théâtre en direct. L’auteur s’inspirait de tableaux précis pour écrire ses pièces, et nous en avons donc des traces dans la conception scénique». Le dramaturge était très soucieux des didascalies de ses textes. Or, une telle contrainte n’a pas constitué une difficulté insurmontable pour l’équipe. Toutefois, «ce fut un défi de trouver sa propre créativité sans trahir les intentions de l’œuvre». Dans Souffle (piécette de moins d’une minute sans paroles et avec seulement des jeux d’éclairages), un véritable travail audiovisuel a été effectué en toute liberté. «Catherine (Bourgeois) a ajouté la projection d’images d’un lys, d’une poire et d’une souris. Nous sentons le rythme de la respiration avec la fleur qui s’ouvre et se fane, c’est très beau. La poire d’apparence très juteuse se gonfle et se dégonfle comme un ballon. La souris se retrouve en état de décomposition en 30 secondes», précise dans un seul souffle la comédienne. Marc Béland y perçoit, pour sa part, une métaphore frontale de notre passage sur terre. «Chaque jour, nous avançons un peu plus vers notre fin.» Cette réflexion s’accompagne d’un aveu de franchise pour une approche artistique qu’il ne considère pas comme l’une des plus faciles. «Je compare cette expérience avec l’écoute de la musique contemporaine. Tu te demandes comment entrer dans cet univers et tu ne veux pas tomber dans les clichés. Il n’y a pas de place pour l’esbroufe».

À quelques instants d’un autre enchaînement qui ne risque pas de sombrer dans l’ennui, les deux polyvalents créateurs lancent quelques fous rires et rêvent de projets emballants. Après un spectacle de gigue contemporaine et une collaboration avec Yann Perreau sur une reprise de la chanson Bravo Monsieur le monde, Gabrielle Marion-Rivard s’imagine dans la peau d’une détective à l’anglaise. «Je te vois parfaitement sous les traits de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare», soutient son comparse. Dans un avenir rapproché, celui-ci souhaite fortement monter une œuvre de la dramaturgie québécoise qui aborde l’inceste, Un «reel», ben beau, ben triste de Jeanne-Mance Delisle. «Le théâtre ne change pas le monde, mais il nous permet de réfléchir», confirme-t-il.

Abîmés – Quatre courtes pièces de Samuel Beckett du 4 au 22 octobre 2016 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier