(ENTREVUE) Entre fugues et une toccate démantibulée: entrevue avec Florent Siaud pour «Toccate et fugue»

par | 6 avril 2017

Par Olivier Dumas

Dans Toccate et fugue, Florent Siaud (dé)construit un party qui s’enlise dans le chaos.   

Florent Siaud, crédit photo Julien Benhamou

Le nom de la nouvelle création d’Étienne Lepage vient d’une des plus célèbres compositions pour orgue, la Toccata et fugue en ré mineur, BWV 565 de Jean-Sébastien Bach – le commun des mortels entre 35 et 50 ans connaissent cette mélodie grâce à Il était une fois… l’homme, une série documentaire animée d’Albert Barillé. Pourtant, les «êtres éparpillés» qui gravitent dans la partition du dramaturge semblent plus enclins aux «mix» de l’un des leurs, DJ réputé de la scène berlinoise, qu’au courant baroque du début du 18e siècle. Or, l’enchevêtrement d’éléments aux antipodes a attiré Florent Siaud.  À la Brûlerie St-Denis quelques minutes avant une répétition en face du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, le prolifique metteur en scène (récemment derrière le Don Juan revient de la guerre d’Ödön von Horváth au Théâtre Prospero) décrit son plaisir de fréquenter «enfin» la dramaturgie québécoise (après la traduction de Guillaume Corbeil pour 4.48 Psychose de Sarah Kane). «J’attendais ce moment depuis longtemps», confie-t-il, un matin nuageux dans la métropole. Toccate et fugue constitue également sa première collaboration avec l’auteur de Rouge gueule et de Logique du pire. «Je crois que c’est la première fois qu’il écrit des dialogues aussi ancrés dans notre époque. La langue est brève et efficace. Elle montre les strates de superficialité et les propos en creux de personnes qui semblent souffrir d’un trouble de déficit d’attention.»

Toccate se déroule dans l’appartement de Caro (Karine Gonthier-Hydnman), une fille qui a oublié le jour de son anniversaire. Ses amis surgissent à tour de rôle sans que rien ne se passe, jusqu’à l’arrivée imprévue d’une prostituée (Larissa Corriveau). Aux dires de l’orchestrateur du projet, le propos évoque les symptômes de notre monde moderne («ou postmoderne») dans sa difficulté, et même parfois son incapacité, à «se concentrer sur un projet collectif.» Par ailleurs, le personnage de Caro chez qui se déroulent les échanges (surtout les non-échanges) traduit bien un douloureux sentiment de confusion. L’étudiante tente de terminer un doctorat sur les problèmes politiques de l’Amérique latine. Elle subit en quelque sorte l’envers de la théorie, «alors que ses proches se désunissent de ses malheurs. De plus, elle doit apprendre à habiter son corps toujours prêt à bouillir». Or, par sa seule présence, la prostituée constitue le point de bascule et devient «le bouc émissaire, l’intruse qui permet de faire sortir ce qui normalement se pense dans la norme.» Florent Siaud précise la portée des paradoxes disséqués par l’écrivain. Ce dernier «rassemble des paroles isolées, des monologues tressés ensemble, dans un contexte d’incommunicabilité. Chacun est pris dans sa solitude chaotique, incapable de dépasser la satisfaction immédiate dans une fête qui se transforme ironiquement en une anti-fête.»

L’inquiétude et l’étrangeté qui imbibent les créatures de la pièce «nous donnent l’impression qu’ils sont de petites mouches», témoigne Siaud. Par ailleurs, la prostituée incarne même une forme «de totem autour duquel tout se passe. Chacune et chacun l’entourent avec des airs de loups affamés. L’expérience relève quasiment du chamanisme.» Pour insuffler la charge érotique d’un rôle aussi ambigu, le choix d’une actrice intense s’imposait. «Par sa grâce, sa blondeur, sa minceur, son regard bleu et son allure élancée, Larissa Corriveau possédait tous les atouts et le charme pour convaincre.» À l’opposé, l’un des «amis» de Caro, Daniel (Maxime Denommée), constitue une sorte de cancre dans une ère de consommation effrénée. Car en plus de révéler sa débandade sexuelle et son désir de payer la fille pour un peu de plaisir, les tentatives du DJ vedette de brancher son système de son tournent ironiquement à l’échec. En filigrane, s’esquisse ainsi l’enjeu de l’argent comme «outil transgressif de la morale, du corps et des pratiques sexuelles.» Devant l’objet féminin de nombreuses convoitises, Caro se place en mode d’observation, tout comme sa copine Élise (Sophie Cadieux), permettant donc à l’auteur d’exposer une allusion aux différentes classes sociales. «Élise mentionne qu’elle vient d’un milieu moins privilégié avec des parents qui n’ont pas une cenne.» De voir tout le monde se casser la gueule lui donne «une expérience d’affranchissement. Je reconnais dans l’écriture de Lepage le matérialisme et la manière dont les êtres humains sont consommés par la machine infernale.» Par ailleurs, un autre symptôme de cette société de consommation, le passage avec l’oiseau blessé, lui paraît pathétique et «troublant», dans la démonstration «des pulsions archaïques des individus qui se demandent s’ils doivent l’achever ou non».

Si des productions théâtrales des dernières années ont abordé la jeunesse actuelle sous un angle sombre (Cinq visages pour Camille Brunelle de Guillaume Corbeil), la présente proposition se distingue aux dires du metteur en scène par sa maîtrise de nombreux registres et sa rigueur formelle. «Le titre fait allusion à l’arrivée de la gang à Caro tel un prélude (Toccate) et à la fuite en avant qui en découle (fugue). La machine s’emballe, avec notamment la répétition en boucle de certains mots, en écho aux relations humaines qui tournent à vide.» Pour accompagner un microcosme aussi individualiste, la dimension visuelle puise dans le monde des jeux vidéo afin d’illustrer le duel entre la séduction et l’agression, avec un aspect «très pop, excessivement coloré, à l’image des comportements futiles d’une profondeur désertique».

Crédit photos (Maxime Denommée et Sophie Cadieux) Ulysse Del Drago

Par sa fusion de la comédie et du drame, la production confronte nos travers, mais jamais sur un ton dénonciateur ou moralisateur. «Étienne ne verse pas non plus dans une approche didactique. C’est un observateur avec une vision ni totalement optimiste, ni totalement négative.» Et l’intérêt pour ce regard caustique se manifeste dans la ferveur palpable de l’orchestrateur pour les réalisations antérieures d’Étienne Lepage. «J’ai reçu Robin et Marion comme un Marivaux gorgé de soleil. J’ai vu dans L’enclos de l’éléphant des échos à Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Et dans Le mariage de Francis Camélias, j’ai ressenti toute l’influence de Maurice Maeterlinck qui émane dans tout son travail.» Quelques instants avant de retrouver son équipe et le verbe «féroce» de Toccate et fugue, Florent Siaud exprime sa tendresse pour une œuvre de Carole Fréchette qu’il affectionne particulièrement et ne détesterait pas monter un jour : La petite pièce en haut de l’escalier, «une relecture percutante du mythe de Barbe-Bleue, où là aussi les inhibitions se délitent».

Toccate et fugue, du 11 avril au 6 mai 2017 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui