Entre doute et bienveillance : entrevue avec Catherine Trudeau pour «Hurlevents»

par | 23 janvier 2018

par Olivier Dumas

Dans la peau d’une pédagogue universitaire, Catherine Trudeau s’imprègne des courants tumultueux du présent et du passé dans Hurlevents

Dans la pièce écrite par Fanny Britt, Catherine Trudeau incarne Marie-Hélène, une professeure d’université dans la quarantaine qui s’apprête à démissionner de son poste après avoir posé un geste radical. Dès les premières lignes, elle interpelle directement ses étudiants au début de leur session automnale. «Qu’est-ce que ça raconte, Les hauts de Hurlevents? Ça raconte une passion ou ça raconte une maladie mentale? Comment on fait la différence entre les deux? L’amour sans la fusion, c’est possible?»

Crédit photo Julie Artacho

Puisant librement dans les eaux sombres du célèbre ouvrage d’Emily Brönte paru en 1847, Hurlevents se déroule toutefois à notre ère («nous ne nous retrouvons pas en 1924, mais en 2018 dans une université, à Montréal au Québec») où gravitent des milléniaux et des profils Facebook. Deux sœurs, Émilie et Catherine, se retrouvent lors d’un repas avec quelques-uns de leurs proches, dont la professeure de littérature qu’Émilie adule, Marie-Hélène. Au cours de la soirée, les jeunes idéalistes peinent à étancher leur soif d’absolu. Sous la gouverne de Claude Poissant, la production constitue également des retrouvailles entre ce dernier et Catherine Trudeau qu’il avait dirigée dans Le Traitement de Martin Crimp au milieu des années 2000. «Claude m’a appelé, car il avait pensé à moi pour interpréter le type de professeur auquel des étudiants peuvent facilement s’identifier et qui est une femme connectée aux réalités contemporaines» précise-t-elle dans le hall très lumineux du Théâtre Denise-Pelletier, en cette journée pourtant nuageuse, où sera présenté le spectacle. Dans un même élan volubile, la comédienne (qui a étudié en littérature au Cégep et une année à l’Université de Montréal avant son entrée au Conservatoire d’art dramatique de Montréal) dévoile que Marie-Hélène a environ le même âge qu’elle (42 ans) et qu’elle réussit à établir des ponts entre son enseignement et la réalité.

Comme première incursion dans l’univers de Fanny Britt (qu’elle appréciait déjà beaucoup), auteure d’un essai sur le féminisme et la maternité (Les Tranchées: maternité, ambiguïté et féminisme, en fragments), traductrice, romancière (Les Maisons) et dramaturge (Bienveillance, récipiendaire d’un prix du prix du Gouverneur général et dont la création a été aussi orchestrée par Poissant), Catherine Trudeau se sent comblée. «Fanny réussit à effleurer beaucoup de choses, et à exposer ses thèmes de manière subtile. Hurlevents entraîne une réflexion perspicace sur comment aimer et sur jusqu’où nous sommes prêtes à aller pour défendre nos convictions et nos passions.»

D’une grande richesse à ses yeux, une telle œuvre contemporaine à la parole franche révèle une opposition claire avec un théâtre classique où les protagonistes représentent «souvent un archétype, par exemple, sur l’amour ou la vengeance». L’écrivaine comprendrait ainsi les dimensions complexes et parfois contradictoires «de nos personnalités. Nous changeons souvent d’idées. Notre parcours ne se résume pas à une seule chose. Marie-Hélène demeure une femme bienveillante, mais complexe.» À sa première lecture, le texte a semblé touffu pour Catherine Trudeau. Dans un fou rire, cette dernière lance qu’elle cherche encore. «Nous ne sommes pas dans l’ordre du discours. L’écriture très dynamique traduit la spontanéité des conversations actuelles. Ce n’est pas du David Mamet ou de l’overlap. Mais rien n’est trop hachuré. La langue rejoint le rythme de la pensée.»

En parallèle à cet univers très 21e siècle, Fanny Britt intègre des citations de l’unique roman d’Emily Brönte, «d’une poésie très romantique, belle, magnifique et très concrète. Nous nous promenons aisément d’un registre à l’autre.» Parfois presque comme un fantôme, son personnage porte un regard extérieur, «comme une observatrice. Elle est l’aînée du groupe. J’ai de belles scènes avec les filles d’une autre génération que la mienne (Kim Despatis, Florence Longpré et Emmanuelle Lussier-Martinez).» Leurs deux partenaires masculins, Alex Bergeron et Benoît Drouin-Germain, complètent la distribution.

Lorsque Marie-Hélène arrive pour le repas, elle est vêtue d’un T-shirt à l’effigie de Kate Bush et porte une marque de peinture sur la joue. À l’exception du témoignage de l’acte commis avant le début de la représentation, peu d’informations nous sont révélées sur son passé. Dans Les Tranchées, Fanny Britt soutient que «nous manquons cruellement de tolérance par rapport à l’ambiguïté». Fort heureusement, les zones obscures ne manquent pas ici de stimuler la réflexion. Lors d’une scène, l’une des filles, Isa, lance même à son interlocuteur: «t’es pas féministe si tu m’accordes pas la liberté de faire mes choix, des choix éclairés de partenaire sexuel et d’habitudes sexuelles et de relations amoureuses». Une telle affirmation rejoint parfaitement le contexte auquel est confrontée la pédagogue dans Hurlevents par ses rencontres avec des «filles adultes, en formation supérieure qui ont le besoin de prendre leur liberté. Leurs expériences ne se déroulent pas toujours dans la naïveté.» Les enjeux demeurent complexes, notamment sur la question du consentement. «Avons-nous le droit de décider à la place des autres de ce qui est mieux pour eux et de commettre des actes en leur nom?»

En plus des enjeux qui se tissent tout au long de l’intrigue, Catherine Trudeau ressent déjà l’énergie et la tension d’amorcer la pièce, alors qu’elle se retrouve seule à parler lors du prologue. Elle  mentionne la «cruauté» de briser la glace, surtout en se remémorant ses partenaires de l’une de ses expériences les plus marquantes, soit J’accuse d’Annick Lefebvre. «J’ai trouvé courageuses Ève Landry et Catherine Paquin-Béchard (qui ont joué successivement le premier monologue de la partition en cinq mouvements). J’étais la seconde (La Fille qui agresse). Je me parlais à moi-même dans un degré d’intimité intense. Ce fut très difficile, olympique et fatigant. Le metteur en scène Sylvain Bélanger m’a choisi parce qu’il me trouve lumineuse dans la vie. Il m’a dit qu’avec toi dans un tel rôle, le public comprendrait la blessure du personnage, surtout qu’on me voit souvent dans des images de filles dures, véhémentes» (dont la célèbre Lyne la pas fine des Invincibles ou encore sa Marie Rousseau de Ruptures, toutes deux à la télévision).

À quelques semaines de la première, la sensation d’étrangeté et d’épouvante imprègne de plus en plus Hurlevents. La conception sonore conçue par Nicolas Basque se conjugue à l’ambiance de l’histoire de Fanny Britt, mais aussi à celle de sa muse, Emily Brontë. «La musique nous fait ressentir l’aridité du climat et toute l’atmosphère d’horreur avec ses orages et ses pluies, c’est presque l’apocalypse». La marraine du Prix jeunesse des libraires du Québec révèle, avant de partir pour un enchaînement, que si elle était devenue professeure comme Marie-Hélène, elle aurait partagé sa passion pour l’univers de l’écrivain français Olivier Adam, «qui nous fait ressentir le climat et le désir avec une économie de mots». Une telle approche minutieuse rejoindrait le travail de Claude Poissant, «un maître de la précision très sensible aux ambiances et aux ruptures de ton. C’est un artiste qui accepte de se tromper. Et moi, je ne crains pas cela.»

Hurlevents du 31 janvier au 24 février au Théâtre Denise-Pelletier