Entre chaleurs et tensions, « Hiver » sous la loupe d’Aglaia Romanovskaia

par | 20 octobre 2013

Fondatrice de la compagnie Rosdramexport, la volubile Aglaia Romanovskaia est  la chef d’orchestre d’une intrigante courte pièce intitulée Hiver, concoctée par l’auteur norvégien Jon Fosse. Aux dires de la polyvalente créatrice, une telle proposition épicera le paysage du théâtre au Québec.

Aglaia Romanovskaia a trimballé son baluchon dans plusieurs parties du globe. Originaire de Russie, elle quitte son pays d’abord pour la Suède à l’âge de 11 ans. Elle poursuit par la suite des études théâtrales en Allemagne où elle scrute de près la formation d’acteurs telle que véhiculée par la biomécanique de Meyerhold (1874-1940). En 1998, elle s’installe en France pour suivre des formations en mise en scènes, en direction d’acteurs et en danse contemporaine tout en explorant les nouvelles écritures et approches dramatiques de la Russie. Son arrivée au Québec s’effectue une décennie plus tard, soit en 2009, lorsqu’elle enseigne à l’École Supérieure de Théâtre de l’UQÀM. Si ses exercices pédagogiques tentent notamment d’apporter un nouvel éclairage sur les classiques du répertoire, sa passion originelle demeure le rapport entre l’acteur et la parole, dans l’espoir « de travailler la parole pour la rendre vivante, plus incarnée », explique-t-elle au bout du fil de sa voix chaude.

hiver_fossePour le dramaturge d’Hiver, « ce n’est pas notre identité, mais nos relations qui mènent nos vies. Et il n’y a pas d’autres formes d’art que le théâtre qui permette de représenter ce jeu de la communauté humaine ». Dans sa partition écrite en 2000, un homme et une femme se rencontrent par hasard. Ils entament une relation éphémère, intense, toujours au bord d’un éclatement inévitable. C’est à Paris qu’Aglaia a découvert cette écriture elliptique, sous la gouverne du réputé metteur en scène Claude Régy. « Claude choisit de travailler avec des auteurs pertinents. Il avait monté Mélancholia de Fosse. C’était d’une lenteur magnifique, marquante. L’univers éphémère dépeint s’apparentait à de la musique minimaliste. Hiver possède également ce côté où le langage est réduit en miettes. »

L’atmosphère nordique de l’écrivain a connu de beaux moments sur les scènes théâtrales, notamment sous les doigts agiles de Denis Marleau (Dors mon petit enfant, Fantasmagories). Et le titre accrocheur, pour Aglaia, est plus qu’une saison, « plus qu’une image, plus qu’un temps. On ressent dans les mots de Jon Fosse la présence d’une tierce personne », comme l’ombre de la mort qui flotte en sourdine dans cette relation charnelle.

Malgré la simplicité apparente des dialogues, le travail de transposition comporte plusieurs défis pour la compagnie. Sur la petite scène de la salle intime du Prospero, les deux personnages du texte sont en double, c’est-à-dire incarnés par quatre interprètes venant du théâtre et de la danse. Pour la metteure en scène, ces choix artistiques révèlent « un jeu d’adresse, de soi à l’autre et de soi à soi, qui met à jour les conflits intérieurs d’une femme qui semble agitée et de l’homme à l’allure apathique. » La femme porte en elle toute la dualité extrême entre le désir et la répulsion. « Elle veut être vue et entendue, mais refuse de se laisser aimer par l’autre. D’autant plus que dans le texte, on ne sent pas de véritables rencontres possibles entre eux », soutient-elle. Mais la principale confrontation se situe à l’intérieur, alors que « le corps et l’âme se disputent. Nous voyons l’autre à travers un prisme. Nous jetons beaucoup de nous-mêmes sur les autres. » Privilégiant une approche conceptuelle, la créatrice demande à ses comédiens et comédiens de ne pas jouer des personnages, mais de jouer la pièce afin de ne pas tomber dans le piège du réalisme psychologique.

La question du langage devient également un des enjeux de la représentation. Les répliques s’enchevêtrent entre le français normatif et des expressions plus québécoises qui soulignent une économie de mots et d’expressions verbales, en plus d’une indécision collective. « Certains peuvent voir ce mélange comme un choix osé, mais la présence d’un parler populaire expose mieux le jeu du quotidien et le lâcher-prise devant les événements. Dans le texte original en norvégien, Jon Fosse utilise deux niveaux de langue, dont une langue du peuple qui se traduit mal dans une langue plus bourgeoise. »

La production de la salle intime tentera de trouver un équilibre harmonieux, ou plutôt complémentaire, entre la parole et le corps dans un terreau très musical. Elle veut rejoindre principalement les amateurs de théâtre contemporain où les sensations l’emportent sur la compréhension intellectuelle. Par ailleurs, les passions d’Aglaia Romanovskaia pour le kabuki et les longs métrages de Wong Kar-Wai (Les Silences du désir et surtout 2046) laissent présager une signature qui ne s’engoncera pas dans la banalité.

Coïncidence ou prémonition, Aglaia Romanovskaia prévoyait monter un autre texte avant de porter son choix sur Hiver, soit une pièce contemporaine. Or l’auteur de cette dernière, Ivan Viripaev, aura une autre de ses œuvres présentée cette fois-ci sur la scène principale du Théâtre Prospero, sous la houlette de Christian Lapointe, autre dénicheur de matières exigeantes.

Hiver, de Jon Fosse, mise en scène Aglaia Romanovskaia, du 22 octobre au 2 novembre 2013 à la salle intime du Théâtre Prospero

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.