En attendant la délivrance : entrevue avec Sylvie Drapeau pour « La délivrance »

par | 15 septembre 2016

Par Olivier Dumas

Avec la parole incantatoire de Jennifer Tremblay, Sylvie Drapeau explore les noirs soubresauts de la filiation et des souvenirs tus dans La Délivrance.

Au début de l’après-midi à l’extérieur du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la chaleur humide, les nuages gris et les nombreux chantiers dans le secteur esquissent une atmosphère qui semble à des années-lumière de celle imprégnant la production intitulée La délivrance. Dans la salle de répétition du théâtre de la rue Saint-Denis, où trônent d’imposants rideaux noirs, la comédienne (et aussi écrivaine) ressent une fébrilité palpable pour cette aventure qui arrive à grands pas. « Nous sommes dans les derniers milles et cela déboulonne », lance-t-elle avec calme.

Photo pour l'affiche de La délivrance, crédit Ulysse Del Drago

Photo pour l’affiche de La délivrance, crédit Ulysse Del Drago

Le nouveau projet entre Sylvie Drapeau et Jennifer Tremblay s’inscrit en continuité de leurs deux précédentes collaborations, La liste et Le carrousel, chaleureusement applaudies ces dernières années un peu partout au Québec par le public et la critique. La délivrance s’amorce d’une certaine manière à la fin du précédent morceau du « triptyque ». Dans les deux cas, une fille se retrouve au chevet de sa mère. « Nous n’avons pas besoin d’avoir vu les deux autres productions pour apprécier le propos. Ce sont des planètes indépendantes. » Pourtant, malgré les apparences, l’œuvre n’a pas été composée dans la préméditation ou dans un souci de succès facile. Ainsi, tout au long de la tournée de La liste (« qui abordait la question de la responsabilité »), l’auteure « venait souvent aux représentations. Les gens nous posaient de nombreuses questions, à savoir si la mère aimait vraiment ses enfants. » Intuitivement, chacune des partitions a trouvé sa place respective. « J’aime dire que La liste c’est la tête, Le carrousel le cœur, et La délivrance, le ventre », affirme-t-elle, amusée par la métaphore.

Comme pour les deux fois précédentes productions, Sylvie Drapeau se retrouve toute seule sur le plateau. Même pour une performeuse chevronnée, l’expérience du spectacle solo comporte sa part de défis, défis déjà rencontrés avec les mots de Samuel Beckett (Oh les beaux jours) et de Jean Cocteau (La Voix humaine). « C’est une exigence très prenante d’être sans partenaire pour me donner la réplique, mais j’ai tout de même le sentiment d’être entourée par les différents collaborateurs. » Au départ, le personnage du prêtre Tonio (« une représentation masculine lumineuse comme il y en a peu ») devait y être en chair et en os, mais le metteur en scène Patrice Dubois « a décidé que je le jouerais comme tous les autres rôles. C’est difficile, car au théâtre, on s’appuie sur ses camarades de jeu, on se nourrit d’eux. Pour moi, mon véritablement interlocuteur est le public qui change d’une fois à l’autre. » De plus, aucun artifice ne doit s’immiscer dans ce rapport direct. « Il m’est impossible de tricher. »

En répétition, crédit Valérie Remise

En répétition, crédit Valérie Remise

L’intrigue de La délivrance s’imprègne de la langue suppliante d’une sœur qui tente de convaincre son frère d’assumer son rôle de fils jusqu’au bout : « Si le fils n’est pas là. Si le fils n’est pas là où s’en vont les larmes. Les larmes de la mère. Les larmes du fils », peut-on lire au tout début du texte. Dehors un soir de février, une tempête de neige balaie tout sur son passage. La figure paternelle brille par son absence, remplacée par celle du beau-père, bourreau et sadique. « La fille cherche à comprendre d’où elle vient, tandis que son frère vit dans le mensonge. Pour elle, la vérité doit être rétablie coûte que coûte. La mère ne peut pas être la mauvaise personne imaginée par le fils. À la limite, même si c’était vrai, elle mérite quand même un adieu. » Par ailleurs, dans son premier roman Le fleuve paru chez Leméac, la polyvalente artiste juge là également nécessaire « de voir la vérité en face, voir que la mort, ça existe, et que cela arrive à tout le monde et à tout ce qui vit ». Pour La délivrance, ses liens avec Patrice Dubois (qui l’a dirigée pour Le carrousel) lui ont permis une plus grande audace. « Nous avons franchi l’étape de l’apprivoisement. Nous allons de moins en moins dans la stylisation, contrairement à mon travail avec Marie-Thérèse Fortin pour La liste. Nous ne sommes plus ici dans la composition, mais dans une approche plus directe. »

Entre les deux femmes, un sentiment de confiance s’est établi, tout comme le désir d’approfondir davantage les enjeux reliés à « la filiation et de l’amour. Elle (Jennifer Tremblay) écrit en pensant à moi. Nous venons du même coin de pays, de la Côte-Nord, elle de Forestville, moi de Baie-Comeau. Le timbre de nos voix se ressemble. Nous connaissons la même route 138 et les mêmes forêts de sapins qui s’étendent sur un horizon infini. » Comme une menace qui gronde en sourdine derrière les drames humains, une telle nature « forge le caractère et la personnalité des individus, tel un personnage en soi, souvent inquiétant et envahissant », précise-t-elle.

En répétition, crédit Valérie Remise

En répétition, crédit Valérie Remise

Pour la femme de théâtre, cette fille prise dans les silences entre la mère et le frère porte sur ses épaules bien des malheurs de notre monde. « Patrice l’appelle la besogneuse. » Et dans une perspective plus globale, la culture devrait ainsi éveiller la miséricorde « par ses histoires ou ses romans. J’espère que La délivrance puisse éveiller le désir du non-jugement, pour apprendre à connaître, à comprendre. » Sur cette lancée, Sylvie Drapeau revient sur sa précédente expérience. Elle a joué avec « une belle gang de Québec », l’été dernier, Le cas Joé Ferguson d’Isabelle Hubert au Théâtre du Bic, une œuvre traitant d’un jeune homme ostracisé par son entourage. « L’art doit venir nous chercher, et pas seulement l’art. J’ai été très émue récemment par le discours de Barack Obama sur la notion de compassion. Cela serait merveilleux si tous nos dirigeants nous parlaient avec autant de ferveur », lance-t-elle comme un souhait éminent.

Avant de retrouver ses compères, l’actrice mentionne qu’elle plongera par la suite dans les univers de La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco et de L’Avare de Molière, prévus le printemps prochain. Son deuxième roman devrait paraître à la même période. Malgré son regard tourné vers un futur proche, Sylvie Drapeau se préoccupe davantage du temps qui se rétrécit comme une peau de chagrin avant la première de La délivrance. Nerveuse et sereine, elle reste attentive aux autres. « J’essaie de ne pas trop penser au trac, sinon je serais affolée », confie-t-elle avec un soupçon de douceur.

La délivrance du 20 septembre au 15 octobre 2016 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui