Élucider le vrai et le faux de Myrtle: entrevue avec Sylvie Drapeau

par | 25 août 2014

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« Il n’y a pas de bons acteurs. Ce qui existe en revanche, c’est une continuation de la vie », dévoile le cinéaste John Cassavetes à propos de son œuvre de 1970, Husbands, dans un livre publié par Les Cahiers du cinéma. Une telle philosophie artistique imprègne une Sylvie Drapeau fébrile, à quelques jours de la première d’Opening Night. Éric Jean orchestre la transposition théâtrale du film de Cassavetes au Théâtre de Quat’sous.

Apparu sur les écrans en 1977 avec l’inoubliable Gena Rowlands en tête d’affiche, le long métrage de deux heures trente avait reçu à sa sortie un accueil plutôt tiède. Avec les années, Opening Night a été réhabilité par plusieurs critiques et cinéphiles. L’histoire prend plaisir à brouiller les pistes entre la réalité et la fiction. Bouleversée par la mort d’une jeune admiratrice, Myrtle Gordon, une actrice au bord de la crise de nerfs, ne suit pas les autres et n’accepte pas les formules prémâchées ou les étiquettes conformistes souvent imposées par autrui. « C’est une femme qui n’a pas d’homme dans sa vie et elle cherche le bonheur par compensation dans le jeu », explique d’emblée Sylvie Drapeau.

Dans le hall du Quat’sous, un mardi après-midi tranquille et ensoleillé sur l’Avenue des Pins, c’est une actrice à la fois calme et radieuse qui parle avec beaucoup de tendresse de son plus récent défi artistique, peu de temps à peine après la fin d’une répétition. Avec sa voix posée, son mélange de force et de fragilité, de concentration et d’attention au milieu environnant (elle a immédiatement attrapé mon stylo qui, à un moment, menaçait de tomber sur le sol), elle manifeste une grande empathie pour son personnage de Myrtle. Vêtue sobrement d’un chandail turquoise d’été, d’un jeans noir et de chaussures de la même couleur, elle raconte que nous verrons sur la scène la même intrigue que le long métrage, mais dans une traduction inédite de Fanny Britt. « L’approche d’Éric Jean se rapproche encore plus près de la réalité du théâtre », mentionne-t-elle.

Cette nouvelle aventure la replonge dans l’univers d’un artiste qui l’a grandement impressionnée et séduite. « J’ai vu le film Opening Night plusieurs fois et je suis une grande amoureuse du réalisateur. C’est un engouement qui perdure depuis ma découverte durant ma vingtaine », avoue-t-elle avec des étincelles dans ses yeux bleus. L’idée de revisiter un morceau du septième art des années 1970 est apparue soudainement lors d’une répétition de la production Chambre(s) plusieurs années auparavant. Tout comme Survivre, autre collaboration du tandem Drapeau-Jean au printemps 2013, Chambre(s) s’est construite à partir d’improvisation. « Lors de l’une d’entre elles, nous partions avec Éric sur le thème de la vérité et de la fiction, et des limites où l’on peut jouer uniquement des choses inventées. Tout à coup, sans que je m’y attende, une réplique d’Opening Night a émergé ».

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Crédit photos : Julie Rivard

Depuis la première version écrite l’an dernier, le processus de création est devenu un acte de questionnement en lui-même tout en se détachant du modèle original. Selon Sylvie Drapeau, il n’était pas question d’imiter le long métrage ou encore l’actrice emblématique du cinéma de répertoire états-unien. « Éric a pris beaucoup de liberté par rapport au film. Comme faiseur exceptionnel d’images, il a conçu un objet unique en soi, touche par touche. Il met la lumière, il met le son, il bâtit. Contrairement au cinéma, il n’y a pas de gros plan pour illustrer ou faire ressentir la détresse immense de Myrtle ». Les passages improvisés de la pièce dans le film deviennent dans la production du Quat’sous des scènes jouées qui reviennent d’une représentation à l’autre. Bien qu’elle soit la tête d’affiche, la comédienne insiste sur la dimension collective d’Opening Night. « Nous sommes toujours en présence les uns des autres, et notre but est de faire ressortir plusieurs niveaux de jeu qui se superposent en même temps. Dans mon cas, je joue une actrice qui joue un personnage », explique-t-elle, en comparant cette technique artistique avec la relation d’un chanteur avec ses cordes vocales qu’il doit connaître et maîtriser pour aller au-delà des artifices.

Pour rendre de manière crédible toutes les écorchures et les tourmentes vécues intensément par une héroïne aussi fougueuse, Sylvie Drapeau s’est étonnement glissée tout doucement dans sa peau, sa méthode de prédilection pour chacun des êtres à qui elle a prêté son souffle, son corps et sa voix au fil des saisons théâtrales.« J’apprends lentement en étroite collaboration avec mes collègues de jeu. Comme nous l’enseigne Alexandre Marine (autre fidèle complice avec qui elle s’est mesurée au Rideau Vert à Schiller, Williams, Gorki et Tchekhov), il faut se tourner vers nos partenaires et être à l’écoute des autres pour être sincère ».

L’expérience acquise depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre en 1986 permet de mieux s’approprier les questionnements de Myrtle. « Après une cinquantaine de pièces dans le corps, on se sent plus d’affinités avec la fatigue et les épreuves du personnage, en plus de bien saisir son réel besoin de comprendre l’essence du jeu. Dans l’œuvre, on lui laisse sous-entendre qu’après un certain âge, une comédienne est finie, alors que Myrtle veut jouer l’espoir ».

Sa Myrtle évoque d’autres figures marquantes de son répertoire. « Cela me rappelle La Répétition de Dominic Champagne. Nous avons deux actrices au bord de la folie qui boivent beaucoup dans un entourage où l’alcool est très présent ». L’alcool a marqué également le destin de Thérèse d’En pièces détachées de Michel Tremblay (une exceptionnelle prestation qui lui a valu une récompense au Gala des Masques). « Un peu comme Thérèse, Myrtle ressemble à un presto toujours prêt à exploser. Ce sont des personnes qui exigent beaucoup d’investissement. Puisqu’il est impossible de faire semblant de jouer la détresse, le défi est d’éviter de se faire inutilement du mal ».

Même si le tempérament de Myrtle s’inscrit dans la lignée de ces femmes bouillantes à qui elle a donné vie, la sensation de découverte prend le dessus. « En regardant mon parcours, j’ai constaté que je n’ai pas eu souvent à rendre sur scène des dialogues aussi réalistes. J’ai connu surtout des écritures plus stylisées où les mots étaient moins nombreux. Ce n’est jamais pareil d’un rôle à l’autre ; Opening Night constitue une expérience différente, mais enrichie des précédentes. Car les personnages tièdes n’existent pas au théâtre».

Opening Night, du 2 au 27 septembre au Quat’sous.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.