Du chaos au Koalas : entrevue avec Félix-Antoine Boutin et son équipe

par | 3 octobre 2014

Avec Kolas, Félix-Antoine Boutin jette un regard lyrique sur nos ambivalences.

Dans le plus récent numéro du magazine 3900, vous aurez le bonheur de répondre au jeu-questionnaire suivant: quel auteur dramatique québécois contemporain êtes-vous? Si vous vous retrouvez sur la case de l’homme-araignée comme superhéros préféré, vous tomberez sur Félix-Antoine Boutin. En apparence, le justicier en collants rouge et bleu apparaît à des années-lumière du propos caustique d’une pièce comme Koalas. Pourtant, l’auteur et metteur en scène aime tisser sa toile avec des fragments à priori hétéroclites et une histoire qui semble confuse. « En regardant mon travail, on peut avoir l’impression d’avoir pris un peu de coke », confie-t-il avec son sourire calme, un brin moqueur.

L'auteur et metteur en scène Félix-Antoine Boutin - crédit photo Maxime Côté

L’auteur et metteur en scène Félix-Antoine Boutin – crédit photo Maxime Côté

La rencontre avec l’orchestrateur du projet et ses interprètes (ses deux « muses » Marie-Line Archambault et Julianne Desrosiers Lavoie avec qui il a étudié à L’École nationale de théâtre, ainsi que Daniel Desputeau et Philippe Boutin), à l’exception de Sébastien David, se déroule dans la salle intime Jean-Claude Germain. Assise en rond sur des chaises dans l’espace de jeu, l’équipe rigole et s’amuse à renchérir sur les réponses des autres. Avec ses vêtements décontractés, sa tignasse et sa casquette, Félix-Antoine Boutin prend le temps d’expliquer la genèse de Koalas. « La première ébauche de l’œuvre remonte à deux ans. J’étais à ce moment incapable d’écrire. Je me suis inscrit à Zone Homa pour me donner une date butoir ».

Sur le plateau se trouve un amalgame de couleurs disparates : une toile transpercée de fenêtres où nous voyons une forêt avec des arbres blancs filiformes, un plancher vert, une table noire et un rideau de scène orange. « Le décor symbole la dualité entre l’intérieur et l’extérieur des personnages qui sont enfermés en eux-mêmes dans leurs vécus », ajoute-t-il.

Ses acteurs et actrices ont tous ressenti une confusion en découvrant le texte. « J’ai eu un doute à la première approche, révèle Daniel Desputeau. C’était une longue didascalie et je me suis demandé dans quelle aventure j’embarquais. J’ai plongé en acceptant de ne pas tout comprendre ; les choses se sont précisées. Que c’est le fun de jouer des rôles pathétiques ! » Philippe Boutin s’est reconnu immédiatement « dans cette bibitte ». « C’est un travail d’observation, alors que le texte se laisse découvrir. Les personnages sont eux-mêmes en recherche et constamment dans l’hésitation ». Pour Marie-Line Archambault, le tableau d’ensemble témoigne « petit à petit d’une vision claire près de notre réalité. Au fur et à mesure, les enjeux se précisent et les situations deviennent plus vraies. Avec ses allures de surréalisme et de fable, le récit avance quand même malgré les interrogations ». Julianne Desrosiers Lavoie qualifie quant à elle l’univers de Koalas «d’hyper baroque », tout en cherchant encore le sens exact à quelques semaines de la première. « On ne peut pas prendre pour du cash ce que l’on voit. Il y a beaucoup d’autodérision », souligne-t-elle en citant les influences du chorégraphe Nicolas Cantin, et du cinéaste David Lynch. Pour brouiller davantage les cartes, le metteur en scène voulait recréer un effet de distanciation et un décalage d’avec la réalité brute. « Lorsque nous entrons dans l’émotion, s’installe immédiatement une cassure ».   

En ce magnifique début d’après-midi d’automne, les acteurs quittent peu à peu la salle. Restent Marie-Line Archambault et Félix-Antoine Boutin. Ce dernier enchaîne sur le bonheur de creuser une partition empreinte de « modernité et de kitsch ». Le metteur en scène en lui a développé « un plus grand respect envers l’auteur ». Au départ, le projet portait sur une adaptation d’une pièce du dramaturge élisabéthain anglais du 16e siècle, Christopher Marlowe (Édouard II). Mais c’est plutôt la fantaisie « enchanteresse » de Réjean Ducharme qui colore, aux dires des deux artistes, les personnages. « Même si les protagonistes vivent des épreuves, je voulais rendre visibles les différentes couleurs d’une situation, en plus d’explorer le côté gamin des individus. Nous suivons avec intérêt leurs destins dans un univers aux contours très gourmand », confirme Félix-Antoine Boutin. Sans renier l’importance littéraire de la création, il précise que la création « n’est pas seulement l’écriture d’un texte, mais surtout la construction d’un spectacle teinté de la dimension de la performance. J’ai l’image d’un grand fleuve devant lequel nous nous laissons porter ». Sa complice établit des liens entre Koalas et les arts visuels. « Cela me donne l’impression d’ouvrir un livre de photographies. Le résultat est porté par la beauté du geste. C’est comme entendre une langue seconde où tu en saisis le sens même si tu ne reconnais pas chacun des mots ».

Photo promotionnelle pour Koalas, crédit photo Nans Bortuzzo

Photo promotionnelle pour Koalas, crédit photo Nans Bortuzzo

Koalas s’avère également une mosaïque sur la difficulté d’établir des relations harmonieuses. Pour Félix-Antoine Boutin, le titre est une métaphore sur la dépendance affective. « Quand tu prends un koala dans tes bras, il te rentre ses griffes dans la peau ». Le propos joue même pour lui un rôle de miroir. « C’est un regard cynique sur moi-même, mais transposé dans un esprit de plaisir et d’humour noir. Nous avons besoin d’aller vers les autres, mais l’amour demeure difficile. Rien n’est par contre trop sombre. La mort ressemble ici à un grand carnaval mexicain ». Et l’histoire ne tend jamais vers des discours moralisateurs ou des jugements sur la société. « Il n’y a pas de poing levé ».

L’enveloppe sonore de la production oscille entre les extrêmes du classique et des chansons commerciales nostalgiques. « Nous entendons du Madonna des années 1980, du Tina Turner, du Mozart et de la musique composée par Nans Bortuzzo… » Le mélange des genres s’enchevêtre dans un tableau « à la fois grandiose et banal. Je voulais exprimer le pathétisme sur de belles mélodies. L’opposition m’intéresse plutôt que montrer la beauté sur de la beauté », dit Félix-Antoine Boutin.

Après des expériences inusitées, comme Orphée Karaoké avec « 150 spectateurs mais pas d’acteurs » et un pyjama party « existentialiste » à L’Espace Go, le polyvalent jeune homme de théâtre prépare un montage de textes de Claude Gauvreau qui portera sur des fragments méconnus de son œuvre plutôt que ses classiques comme Les Oranges sont vertes. Le poète-dramaturge a même servi d’inspiration à la conception de Koalas par sa personnalité défiant les conventions. « Beaucoup d’humour traverse ses écrits et, étrangement, cet aspect a été peu exploité jusqu’à présent ».

D’ici au 7 octobre, la fébrilité imbibe le corps et l’âme des deux complices. « Il est rare d’avoir autant de facettes multiples à jouer dans un rôle comme comédienne, témoigne Marie-Line Archambault. Nous sommes une belle gang et nous avons pu prendre le temps nécessaire pour épurer et nous rapprocher d’une vision plus honnête et plus simple ». L’actrice et son metteur en scène concluent l’entrevue en insistant sur la nécessité de laisser au public la liberté d’avoir leurs propres perceptions face à ce Koalas énigmatique. « Notre but est atteint : nous nous sommes amusés dans nos objectifs ».

Koalas au Théâtre d’Aujourd’hui, du 7 au 25 octobre 2014

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.