«Dix cœurs qui ont envie de parler»: entrevue avec Réal Bossé, Bryan Morneau et Jennyfer Desbiens pour « Plywood, un show sur le rough »

par | 29 mars 2016

Par Olivier Dumas

Ancrée à notre époque, Plywood, un show sur le rough dissèque le vécu de cinq filles et cinq gars avec des paroles non censurées qui prennent position de manière frontale.

Réal Bossé, photo Julie Perreault

Réal Bossé, photo Julie Perreault

À l’hiver 2014 chez Omnibus, Réal Bossé avait monté un condensé d’Andromaque de Jean Racine dans le triptyque Amours fatals (dirigé également par Sylvie Moreau et Jean Asselin). Il avait pris un plaisir manifeste à situer l’action à l’époque de la Préhistoire et à jeter les membres de la distribution littéralement «dans la boue». Dans Plywood, sa nouvelle audace, ses «cobayes» devront se débrouiller sur le plateau avec seulement trois panneaux de contreplaqués.

À l’extérieur, le jour de l’entrevue, une fine poudrerie se répand sur les trottoirs de la métropole. Dans la salle de répétition de l’Espace Libre, le maître d’œuvre discute avec deux des participants, Bryan Morneau et Jennyfer Desbiens. «Il y beaucoup de nous dans le projet», constate Morneau, un fidèle collaborateur d’Omnibus (BurlesqueJabbarnack!Rue Fable). Miroir des désirs et des angoisses de ses concepteurs, la production s’inscrit également, pour Réal Bossé, dans la continuité d’une démarche entamée depuis «quelques années, déjà, avec la compagnie. J’avais travaillé de cette manière-là pour Rêves, chimères et mascarades (Desbiens y participait). J’aime le corps qui fascine, car je ne veux pas avoir devant moi juste des bouches qui parlent.»

La confrontation intergénérationnelle («dans une parité homme-femme qui allait de soi») s’imposait pour l’orchestrateur de Plywood, un show sur le rough. «Je préfère collaborer avec des artistes plus jeunes ou plus âgés, cela me procure de plus grandes stimulations. Les artistes de mon âge, je connais leur discours par cœur, je veux en entendre d’autres.» Le choc des idées rejoint la précarité pécuniaire de la pratique théâtrale. «Nous nous ferons pas d’illusion, il y a de moins en moins d’argent pour des shows. Nous n’avons pas investi une cenne dans le décor, à l’image de la génération actuelle qui ne peut plus gaspiller. Les décors coûtent cher. Parfois, plus de sous sont investis dans la tapisserie d’une pièce que dans le salaire de l’actrice principale.» Jennyfer Desbiens revendique également cette approche dépouillée, mais empreinte surtout de collégialité. «C’est un événement d’avoir dix acteurs en même temps sur scène de nos jours. En général, il n’y en a que deux».

Comme un murmure grondant sans cesse, la fiction puise dans les réalités près de nous, dont le Printemps érable qui a secoué Réal Bossé. «Mon fils a été poivré, boucané. Quelques années plus tard seulement, il se sent triste, fracturé. 200 000 personnes étaient dans la rue pour réclamer une éducation gratuite. Pourtant, il s’est dégagé une impression que les efforts n’ont servi à rien. Le message entendu pour bien des gens de 15 à 34 ans  a été de retourner dans leurs chambres. C’est un constat bien cruel pour eux, à la différence de Mai 68, où les jeunes avaient l’impression que le monde leur appartenait». Par conséquent, dans Plywood, rien n’a été poli. De ce rugueux environnement, il se dégage principalement une  envie de dire, «un besoin de rassembler et de s’améliorer constamment comme être humain».

Crédit photo Pascale Gauthier-D.

Crédit photo Pascale Gauthier-D.

En solidarité avec son équipe, Réal Bossé a trouvé une solution dans «l’esprit d’Omnibus. J’ai investi mon salaire de metteur en scène pour que le monde s’exprime.» Jennyfer Desbiens et Bryan Morneau y perçoivent une mise à l’épreuve de certaines de leurs valeurs. «Nous ne savons plus ce qui relève de la gauche ou de la droite (sur le plan politique). En ce moment, je ressens une difficulté à définir les choses malgré tout ce qui se passe (les attentats en Belgique sont survenus deux jours seulement avant la rencontre). Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il y a eu à différentes époques des crises, des épidémies, l’Holocauste», élabore la première, volubile. Son partenaire de scène arrive au même diagnostic. «J’ai trente-cinq ans, des enfants, une maison. Je pourrais vivre avec moins de budget. Mais nous devons tous recycler. Mais peut-on vraiment changer la situation dans nos petites solitudes?» Sur ces propos, leur metteur en scène souligne une absurdité évidente à ses yeux. «On te donne désormais 12$ pour faire un show et on te demande de faire plus avec toujours moins. Un jour mon fils ouvrira le robinet, et il est possible qu’il n’y ait plus d’eau.»

Crédit photo Pascale Gauthier-D.

Crédit photo Pascale Gauthier-D.

Malgré cette approche plutôt sombre des réalités socio-économiques actuelles, l’amour occupe une place dominante dans ce Plywood plutôt athlétique. Ce sentiment se répercute, aux dires de Réal Bossé, dans ses différentes déclinaisons «de l’ère d’Internet. Je pense tout d’un coup à mes grands-parents dont la jalousie ne faisait pas partie de leur relation. Évoluons-nous toujours vers de meilleurs choix?» Bryan Morneau trouve encore fascinant tout ce travail effectué sur les relations humaines, où «nous avons été des rats de laboratoire». Jennyfer Desbiens compare son aventure à une exploration, aux allures «de jeu de Monopoly. Nous avons eu comme consigne d’écrire à partir de nos dix têtes. Nous sommes dix cœurs qui ont envie de parler.»

Dans une perspective à long terme s’imprègne le projet d’un spectacle conciliant l’apprentissage académique à une incursion dans le monde professionnel. Ce rêve, Réal Bossé y tient comme la continuité du legs d’Omnibus dans ses premiers pas dans le milieu. «Grâce à Jean Asselin, Sylvie Moreau et moi avions connu une belle folie autour de Shakespeare. Nous avions joué seulement après deux années d’études à l’UQÀM.». À une époque où les tentations égotistes abondent grandement, l’acteur, connu entre autres pour sa participation récente à la série 19-2, revendique le sens du collectif. «Nous parlons de notre spectacle, contrairement à une danseuse qui dit ma chorégraphie.» Les costumes «réalistes» viennent entre autres du Village des Valeurs. «Le linge ne coûtera rien. Par contre, ce que nous allons dire vaudra très cher», confirment, en tandem, les deux interprètes. C’est une création où les actrices et les acteurs ont leur mot à dire et peuvent manifester leurs désaccords. L’expérience nous force à écouter les autres.» D’ici la première, «le temps se rétrécit». Jennyfer Desbiens confie qu’elle aborde, dans Plywood, le rapport à son père. J’ai très hâte de voir sa réaction». Ainsi dans ce Show sur le rough, «il faut faire attention à son cœur», pour citer les mots d’une chanson de Raymond Lévesque.

Plywood, un show sur le rough du 5 au 30 avril 2016 à l’Espace Libre