D’hypnose et d’expérimentation : entrevue avec Charles Dauphinais pour « Un chêne »

par | 5 mars 2019

Par Olivier Dumas

Avec Un chêne de Tim Crouch, Charles Dauphinais s’amuse avec les illusions, la figure de l’hypnotiseur et les codes théâtraux.

Charles Dauphinais

Dans la traduction française de Jean-Marc Lanteri (Éditions Les Solitaires Intempestifs) d’Un chêne du Britannique Tim Couch se trouve une citation de l’écrivain d’origine hongroise Arthur Koestler. Pour ce dernier, « la distinction entre la réalité et la fiction a été assimilée tardivement par la pensée rationnelle : elle n’est pas reconnue par l’inconscient et elle est généralement ignorée par les émotions. » Dans la continuité de ses réalisations antérieures jamais banales, le metteur en scène Charles Dauphinais prend plaisir justement à brouiller les oppositions entre le vrai et le faux, entre le réel et l’imaginaire. De La Vie normale de Christian Lollike, en passant par Tout ce qui n’est pas sec de Simon Lacroix ou encore Dénommé Gospodin de Philipp Löhle, la banalité du quotidien se conjugue souvent à l’étrangeté. Avec Un chêne (sous le titre original An Oak Tree, créé en 2005 au Festival d’Édimbourg), cette quête se déroule dans un dépouillement scénique (« seulement quelques chaises sont nécessaires avec Crouch »).

Né en 1964, Crouch qualifie lui-même sa pièce « d’assez différent de l’ordinaire[i] ». Partition aux accents minimalistes durant un peu plus d’une heure, Un chêne nous entraîne à un duel entre un hypnotiseur (toujours incarné par Philippe Robert) qui prépare son numéro de fantaisie devant le véritable public et une personne invitée différente d’une fois à l’autre qui lui donne la réplique. Pour les dix représentations à venir, de courageux cobayes ont répondu à l’appel. Se succéderont sur les planches du Prospero (« en ordre alphabétique seulement, pas dans celui des représentations ») Paul Ahmarani, Éric Bernier, Violette Chauveau, Normand D’Amour, Kathleen Fortin, Tania Kontoyanni, Marie-Ève Milot, Vincent-Guillaume Otis, Danielle Proulx et Cynthia Wu-Maheux. « J’avais la volonté de réunir autant des hommes que des femmes de générations et cultures différentes », confie Charles Dauphinais au café de la Grande Bibliothèque, un après-midi ensoleillé. À tous ceux et celles qui rêvent de monter ce récit, l’auteur d’Un chêne impose ses contraintes. L’artiste qui devient le deuxième personnage ne doit pas avoir lu le texte, connaître l’histoire ou le contexte de création. « Je leur (les dix volontaires) ai dit de rester loin de Crouch ». Leur participation plutôt insolite se distingue aussi par le fait que toutes les répliques sont écrites d’avance. Crouch révèle « que la pièce a été écrite avec précision. (…). Je dis que la pièce est improvisée, mais elle n’est pas verbalement improvisée[ii]. » L’interprète découvre les répliques environ une heure avant le début de sa performance. Il recevra aussi des consignes en direct « dans une oreillette ». Autre particularité, tout le monde se fait attribuer le même personnage avec un âge déterminé. Une telle entreprise exige donc « beaucoup d’écoute et une résistance à l’imprévu. Trop connaître l’exercice entraînerait une perte de l’effet recherché », lance le metteur en scène, souriant.

Photo Laurence Dauphinais

Pour l’instigateur du projet, la première rencontre autour de la figure insolite de Tim Crouch s’est réalisée en avril 2017 lors de la deuxième édition de Territoires de paroles au Prospero, événement consacré à la dramaturgie contemporaine étrangère. « J’y avais dirigé une lecture d’un autre de ses textes (L’Auteur). La directrice artistique Carmen Jolin me l’a fait découvrir. Je suis tombé sous le charme. » Charles Dauphinais a alors scruté le répertoire de l’écrivain également comédien. Inspiré par l’autofiction et l’art conceptuel, The Oak Tree a fait connaître l’homme de théâtre anglais à un plus large public, confiné avant « dans le champ gauche du théâtre, entre autres par ses participations au Fringe ». Cette œuvre scénique autant mystérieuse que déstabilisante stimulait également la volonté du metteur en scène d’abolir la frontière entre les artistes et l’auditoire. « Pour Blink de Phil Porter (précédemment au Prospero), les spectateurs étaient assis avec les interprètes. Nous leur demandions même d’enlever leurs souliers avant d’entrer. J’aime intégrer le public à l’intérieur de la scénographique. J’avais monté à l’Option-Théâtre du Collège Lionel-Groulx Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux où les personnages interagissaient avec les gens devant eux, dont quelques-uns devenaient leurs confidents. »  

Pour Un chêne, le metteur en scène a puisé dans les codes de l’hypnose. Auparavant, il a même dirigé un véritable spectacle de magie. Ici, les gens doivent accepter la sensation « de se faire prendre par la main, d’être dans le moment présent pur. Dès le début, l’hypnotiseur définit le type de public qu’il a devant lui, lui dit son rôle et lui donne même une personnalité » (même si celui-ci n’intervient pas directement dans la progression dramatique). Le défi consiste à ce que les gens se sentent concernés, à ce qu’ils sortent de leur passivité. Pour un résultat optimal, la ponctualité est souhaitable. Charles Dauphinais raconte en rigolant une anecdote survenue lors de l’une des prestations de Crouch. « Un soir, deux dames arrivent en retard. Elles n’avaient pas entendu les consignes du début lorsque l’hypnotiseur demande un volontaire (l’artiste invité). Elles se proposent et jouent avec le duo une partie du spectacle. Tout peut arriver. »                 

Par conséquent, le metteur en scène a choisi un acolyte en qui il pouvait avoir pleinement confiance, soit Philippe Robert, le protagoniste-hypnotiseur. « J’avais déjà collaboré quelques fois avec lui (entre autres dans La Vie normale). Il est capable de jouer beaucoup de choses. Il possède une belle sensibilité, il a travaillé notamment avec Frédéric Bélanger (Sherlock Holmes et le chien des Baskerville) ou encore dans le répertoire jeunesse (Des pieds et des mains). Je préférais avoir quelqu’un de pas trop connu. (Une vedette) plus médiatisée aurait pu écraser le projet. Philippe est détendu, posé, possède une grande intelligence du texte. Il peut dégager une certaine maladresse physique qui le rend si sympathique. »

Pour s’imprégner d’un processus aussi rigoureux, Charles Dauphinais a lu la pièce à de nombreuses reprises, tout comme des analyses sur le théâtre de l’auteur. Car avec celui-ci, « le chemin est clair, nous ne devons pas le dénaturer. De cette matière plus cérébrale, un peu froide, j’essaie de lui donner une dimension plus émotive. Au premier abord (avec un tel sujet), nous pourrions croire à un traitement grotesque, mais ce n’est rien de cela. Nous assistons à une traversée émotive, accompagnée d’une véritable psychologie de personnages. »

Un chêne du 13 au 23 mars au Théâtre Prospero.


[i] Dans le texte « Notes à l’intention du deuxième acteur » dans la publication de la pièce, page 11.

[ii] Ibid, p.11.