Deux créatrices sur les ailes d’une mystérieuse femme corbeau – entrevue avec Milena Buziak et Valérie Dumas

par | 2 décembre 2013

par Olivier Dumas

Valérie Dumas en répétition - Crédit photo Sylvain Cornuau

Valérie Dumas en répétition – Crédit photo Sylvain Cornuau

En cette première moitié de décembre, le public montréalais peut découvrir à la fois une pièce et un auteur jamais présentés de mémoire sur une scène québécoise, soit La femme corbeau, du dramaturge belge Marcel Cremer, décédé en 2009. MonTheatre a rencontré la metteure en scène Milena Buziak et la comédienne Valérie Dumas qui portent sur la scène intime du Prospero une parole aux effluves énigmatiques.

Sur l’heure du midi à quelques jours de la première de la production des Voyageurs immobiles, un froid de canard sévit à l’extérieur. Pourtant, à l’intérieur, dans la salle de répétition, située dans les locaux du Théâtre Carrousel sur la rue Parthenais, émane une chaleur conviviale entre les créatrices de cette histoire intrigante. L’œuvre a d’abord été conçue pour le jeune public en 2002. Par un heureux hasard sept ans plus tard, un ami de Milena Buziak lui remet entre les mains le texte découvert lors d’un voyage en France. « Ce fut comme un cadeau, raconte-t-elle d’une voix douce. J’ai ressenti immédiatement beaucoup d’affinités avec cet univers très contemporain où réside une large part de mystère ».

Le travail s’est échelonné sur une période de presque deux ans, ponctué par des représentations devant un public « en circuit fermé ». Les comédiennes Sandrine Bisson et Marie-Michelle Garon ont accompagné la metteure en scène durant les premières étapes du processus. Dès le début de sa collaboration, Valérie Dumas a été rapidement conquise par la puissance du récit. « Il s’en dégage une tension sous-jacente qui se déploie d’elle-même dans l’espace ». Pour s’approprier la parole vibrante de Cremer, l’actrice se rappelle les propos d’André Brassard, son ancien professeur lors de ses études académiques à l’École nationale de théâtre où elle a gradué en 2003 : « Il nous disait que pour entrer dans un texte, il faut d’abord choisir une fenêtre ».

Histoire de déchirement et de séparation, La femme corbeau demeure également un hymne à la liberté. Dans le monologue, la comédienne joue une fille racontant la vie de sa mère qu’elle n’a pas connue. Elle n’a pour seul héritage qu’un corbeau. « Ce dernier exprime la forte dualité que l’on porte tous à l’intérieur de soi, comme une crise identitaire qui atteint son paroxysme », dévoile Milena Buziak. Le rituel du deuil occupe une dimension très importante. « Cette femme marginalisée tente de répondre au dilemme suivant : doit-elle tordre le cou de son corbeau ou s’en débarrasser ? » La metteure en scène perçoit également des enjeux sur le rapport de l’individu par rapport au monde qui l’entoure. « Doit-on vivre sa vie selon les exigences de la société? », souligne-t-elle.

La structure de la pièce a séduit ses créatrices. « Cela m’a rappelé Wozzeck de Georg Buchner par son écriture en morceaux, une construction dramatique qui n’est pas confortable pour les spectateurs occidentaux moyens », révèle une Valérie Dumas très allumée dans ses propos. « Chacun des tableaux hétéroclites est un monde en soi, rien n’est arrêté dans cette écriture très musicale et très rythmée avec des ruptures franches », renchérit Milena Buziak. La musicienne Diane Labrosse sera présente sur la scène comme échantillonneuse tout au long de la représentation de 50 minutes.

En plus du théâtre et de la musique, les arts visuels occupent le plateau scénique avec un travail de peinture sur une toile pour illustrer, au dire de la metteure en scène, « l’impossibilité de revenir en arrière lorsque la page n’est plus blanche, n’est plus vierge ».

Valérie Dumas compare son implication dans La femme corbeau au travail d’archéologue. « C’est comme chercher de l’or et en trouver. Le texte donne beaucoup de libertés de jeu. J’ai pu apporter mes propres couleurs ». Elle considère l’expérience comme un intense dévoilement, une mise à nu. « Il n’y a aucune place pour la pudeur, pour l’approximation. Il faut jouer au plus près de son cœur ». André Brassard, qui appréciait grandement Jean Genet et Michel Tremblay, aurait, selon elle, grandement apprécié l’écriture de Marcel Cremer, « qui oblige les interprètes à trouver leur propre essence ».

Après la production-documentaire Grains de sable, qu’elle a écrit et dirigé au printemps 2013 à Espace Libre, et à quelques jours de l’éclosion de son nouveau projet, Milena Buziak paraît très calme et fébrile devant les nombreuses facettes de cette Femme corbeau multiple. « Le mélange de matière littéraire, de couleurs et de sons entraîne cet univers complexe vers des dimensions cathartiques ». Un envol qui promet des moments vertigineux.

Le Femme Corbeau, au Théâtre Prospero du 3 au 14 décembre 2013

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.