Deux bonnes âmes chez Brecht : entrevue avec Louise Forestier et France Castel pour «La Bonne Âme du Se-Tchouan»

par | 12 janvier 2017

Par Olivier Dumas

Avec un sens aigu de la collectivité, Louise Forestier et France Castel portent à la scène une parole «plus percutante que jamais», La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht.

Crédit photo Jean-François Gratton

Au Café du Théâtre du Nouveau Monde au milieu d’un doux après-midi de décembre, Louise Forestier et France Castel se détendent après une répétition rigoureuse de La Bonne Âme du Se-Tchouan de l’Allemand Bertolt Brecht (1898-1956). Incluant les deux créatrices expérimentées, Lorraine Pintal («qui a le sens du casting») dirige une vingtaine de chanteurs-comédiens sur les planches de l’institution de la rue Sainte-Catherine. Sa relecture du texte touche à la modernité avec une nouvelle traduction de Normand Canac-Marquis. La metteure en scène a aussi demandé à un «compositeur exceptionnel» (aux dires d’une Louise Forestier plus qu’enthousiaste), Philippe Brault, de concevoir une trame musicale complètement inédite.

Le bonheur des retrouvailles entre les deux femmes demeure tangible. Toutes deux ont collaboré à la première version québécoise de Starmania (Forestier en serveuse automate, Castel dans la peau d’un sex-symbol déchu) au début des années 1980, en plus de s’intégrer récemment au quatuor musical Les Vieux Criss. Autre rapprochement, elles ont déjà vécu des expériences formatrices dans des univers brechtiens. Durant ses études à l’École nationale de théâtre, Louise Bellehumeur a même changé son nom de famille en Forestier, en entendant une réplique de Maître Puntila et son valet Matti. «Plus tard, j’ai participé à un Opéra de quat’sous avec André Brassard à Ottawa.» Sa compagne de jeu a vécu également un baptême scénique important avec le maître de la «distanciation» («assez intellectuel comme concept», confie-t-elle en rigolant) entre les mains de Lorraine Pintal («une curieuse coïncidence») à l’automne 1994. La production s’intitulait Jeanne Dark (d’après Sainte Jeanne des Abattoirs). «C’est là que je me suis senti accepté par le milieu théâtral. J’interprétais la chef de l’Armée du Salut, c’était moi à ce moment-là la bonne âme.»

À l’avant-plan, Louise Forestier ; crédit photo Yves Renaud

Amorcée à l’aube de la Seconde Guerre mondiale en 1938-1939, l’écriture de la pièce aurait causé bien des sueurs froides au prolifique dramaturge. Le récit dramatique de La Bonne Âme du Se-Tchouan, se déroule dans une Chine imaginaire, alors que trois dieux cherchent un logis. Seule une prostituée, Shen Té (Isabelle Blais), accepte de les héberger. Les visiteurs lui donnent en guise de reconnaissance de l’argent pour lui permettre d’acheter un petit commerce de tabac. Son entourage tente d’abuser de la «bonne âme» de la fille, et seule l’arrivée de son mystérieux et dur cousin, Shui Ta (également joué par Blais), lui permet de sauver la mise. Louise Forestier s’est rapidement emballée par l’histoire, «à savoir si ça existe encore du bon monde sur la terre. Avec nos cycles de guerre, cela te donne une ostie de leçon de vie.» Sa vieille Dang («un tout petit rôle que je ne voulais pas rendre nounoune») constitue la seule personne avec son mari (Jean Maheux) à ne pas avoir été corrompue par le système. Ces deux anciens communistes tranchent avec les autres, «délaissés par le système qui ne leur a pas laissé une crisse de cenne. C’est une belle morale en somme», lance-t-elle avec une pointe de sarcasme. France Castel prête pour sa part, sa voix et son corps à la mère de l’aviateur (incarné par Émile Proulx-Cloutier) dont est amoureuse l’héroïne. Sa Madame Yang vit avec sa progéniture «une relation fuckée. Elle est prête à tout pour arriver à ses fins. Je me permets de jouer la démesure. Car après 50 fois à faire la même chose, je me tanne.» Avec un clin d’œil, sa complice rétorque «qu’avec environ 40 shows, t’es correct !».

En parallèle à ses dimensions politiques, le répertoire de Brecht  réinterroge le sens de la collectivité et de l’acte théâtral tant «par son absence du quatrième mur que par sa préoccupation constante du public. Nous sommes à l’opposé de Tchekhov», racontent en chœur les deux actrices. L’esprit d’équipe demeure très important. «Isabelle Blais porte le show sur ses épaules,  et si elle n’est pas bonne, le résultat s’en ressentira sur tout le monde», témoigne une Louise Forestier rigolote. Sur un ton plus sérieux, celle-ci souligne que chacun a son moment durant les deux heures et quelques de la représentation. «Ce n’est pas comme devoir habiter toute seule 23 tounes d’affilée», dit-elle en référence à ses tournées effectuées au fil des cinq dernières décennies. Par ailleurs, l’artiste reconnaît même n’avoir jamais vécu «quelque chose comme cela qui ressemblait à un miracle. Lorraine nous éloigne des perceptions des créatures frettes et intellectuelles (souvent associées à l’écrivain du Cercle de craie caucasien). Nous jouons avec juste assez de chaleur pour rendre avec justesse le froid du texte.» Pour celle, qui a signé de petits bijoux (parfois méconnus) de notre patrimoine chansonnier comme La ballade en sac d’école ou La berceuse en l’air, une telle expérience de groupe s’apparente à celle «d’un troupeau où je suis l’agnelle. Le travail commence dans le ventre, pour rejoindre les tripes, le cœur et finalement la tête.» France Castel éprouve, pour sa part, également le sentiment de faire partie d’un véritable ensemble. «Nous sommes une gang soudée et nous faisons tous partie de la même histoire. Et c’est rare au théâtre.»

À l’avant-plan, France Castel ; crédit photo Yves Renaud

La présence de deux autres comédiennes de métier, Marie Tifo et Linda Sorgini, apporte à l’ensemble des tonalités plus féministes. «Nous sommes quatre femmes d’expérience, comme les piliers d’un radeau, tandis que la troupe se trouve debout au centre. Cela commande le respect», revendique Louise Forestier. Celle-ci établit une métaphore avec le destin de la principale compagne de Bertolt Brecht, Hélène Weigel, qui a beaucoup collaboré avec lui sans en recevoir tout le mérite. «J’y vois le prolongement de sa vie, car longtemps la parole fut interdite aux femmes.» France Castel estime nécessaire de témoigner d’une pionnière comme Clémence Desrochers (dont elle fut l’une des Girls lors d’une reprise du mythique spectacle du même nom conçu à la fin des années 1960). Cette évocation d’une époque bouillonnante pour la culture québécoise et pour Louise Forestier (L’Osstidcho «avec des gens qui venaient au monde») permet à l’interprète féminine  de Lindbergh de déplorer le manque de reconnaissance de femmes comme Monique Leyrac et Pauline Julien dans les œuvres d’auteurs-compositeurs masculins. «J’ai déjà dit à Gilles Vigneault et à Claude Léveillée que sans elles, les p’tits gars, vos chansons auraient résonné avec pas mal moins de force.»

En fin d’entrevue, d’autres souvenirs fulgurants de Louise Forestier («j’ai vu 16 fois la version de L’Opéra de quat’sous avec justement Monique et Pauline au début des années 1960») n’occultent pas le présent et peut-être même son chant du cygne. «Je m’apprêtais à quitter la scène tout doucement quand j’ai reçu la proposition, et je me suis revue tout à coup à l’École nationale. Chanter et faire du théâtre en même temps, cela a toujours été ma passion. La Bonne Âme me permet ainsi de bien refermer le cercle.»

Crédit photo Yves Renaud

La Bonne Âme du St-Tchouan du 17 janvier au 11 février au Théâtre du Nouveau Monde