Des Racine et des ailes – entretien avec Marie Lefebvre et Jean Asselin pour Amours fatales.

par | 28 janvier 2014

par Olivier Dumas

Vendredi, la matinée tire à sa fin. Le froid continue de glacer le sang de la métropole. Dans la loge de l’Espace Libre où le temps semble suspendu, j’ai pu rencontrer deux des collaborateurs d’Amours fatales: la comédienne Marie Lefebvre et le metteur en scène de Bérénice, Jean Asselin.

Marie Lefebvre, en répétition pour Amours fatales

Marie Lefebvre, en répétition pour Amours fatales

Après avoir navigué dans les eaux shakespeariennes (un auteur de prédilection pour la compagnie) avec Fatal, sa précédente production, Omnibus plonge cette fois-ci pour la toute première fois dans un autre univers aux ramifications complexes, celui de Jean Racine. Intitulée Amours fatales, sa nouvelle aventure réunit un condensé de trois de ses pièces emblématiques : Andromaque, Bajazet et Bérénice. Les cinq comédiens de la distribution participent à chacune des relectures. Réal Bossé et Sylvie Moreau prennent en charge respectivement la direction d’Andromaque et de Bajazet.

Lors de ses études au Conservatoire d’art dramatique de Montréal au début des années 1990, la comédienne Marie Lefebvre avait rencontré Jean Asselin, maître d’œuvre de la compagnie. Ils avaient monté comme exercice pédagogique Bajazet. Il dirigeait et elle incarnait Roxane, rôle qu’elle reprend avec bonheur vingt ans plus tard. « Les créatures de Racine vivent des passions extraordinaires, surtout les rôles de méchantes », souligne Marie Lefebvre. Dans Amours fatales, cette dernière incarne à tour de rôle Andromaque dans la pièce du même nom, Roxane (Bajazet) ainsi que Paulin et Arsace (Bérénice). Quant à sa préférence pour l’une ou autre des pièces, son cœur balance, bien qu’elle soit beaucoup interpelée par la violence de Bajazet, « qui est probablement la tragédie la plus cruelle du répertoire racinien, la seule où l’on voit une mort sur la scène. En général, la violence est racontée, suggérée ».

Chacune des trois œuvres est réduite à trente minutes et est indépendante des deux autres. Mais un metteur en scène a-t-il la légitimité de charcuter à ce point? Pour Jean Asselin, les prises de liberté doivent se justifier, car « faire du Racine commande un décorum ». Il y voit plutôt « un défi de garder une unité de ton et de susciter des réactions chez les spectateurs », tout en évitant la tentation « d’être au goût du jour ». Le travail s’est définitivement exécuté dans le plaisir, mais l’exercice de ramener trois textes denses à une heure trente ou une heure quarante, soit environ la durée d’une seule pièce, a exigé une grande rigueur. « J’ai coupé en moyenne 600 vers par scène. Les joints n’ont pas été faciles à faire ». Selon lui, les nouveaux découpages ne diluent pas les passions exacerbées des protagonistes. « Personne ne pourra m’accuser d’avoir altéré les textes », renchérit Jean Asselin. Par ailleurs, les coupures ont permis aux comédiens de prendre une distance d’avec le texte original, et pour Marie Lefebvre « d’apporter une densité émotive au propos et une proximité comme une huile essentielle que l’on met sur le corps ».

Le dramaturge de Phèdre et adversaire de Corneille semble, à priori, à des siècles de distances du répertoire d’Omnibus associé davantage à la poésie corporelle et à l’exploration du mime, malgré des incursions remarquées chez des dramaturges des siècles antérieurs, notamment Fernando de Rojas (La Célestine). Jean Asselin y voit également une continuité avec ses productions précédentes. Les écrits raciniens constituent un matériau qualifié de « super objet où la rigueur du verbe se marie avec celle du travail physique. Le texte constitue une explicitation du corps et une mise à l’épreuve dramaturgique ».

Répétition avec Jean Asselin et les comédiens Kathleen Fortin, Gaétan Nadeau et Pascal Contamine. Crédit photo Frédérique Bérubé

Répétition avec Jean Asselin et les comédiens Kathleen Fortin, Gaétan Nadeau et Pascal Contamine. Crédit photo Frédérique Bérubé

L’espace de jeu est construit comme un carré dans lequel évoluent les personnages. D’une pièce à l’autre, il se rétrécit comme une peau de chagrin. Autre contrainte créatrice, les histoires se déroulent dans des époques différentes. Pièce brute,  aux dires de Marie Lefebvre, Andromaque est transposée au moment de la préhistoire sur un sol recouvert de terre de six mètres par six mètres. Dans un palais de Constantinople, les déchirements des protagonistes de Bajazet se vivent sur un tapis persan de cinq mètres par cinq mètres. À l’époque actuelle, dans la ville de Rome, un « raffinement extrême » est perceptible par un carré de marbre de deux mètres par deux mètres où gravitent « des bourgeois décadents dans un esprit près de Marguerite Duras », dévoile Jean Asselin. De cette scénographie transformable d’une fois à l’autre, Marie Lefebvre y perçoit une métaphore de l’évolution de la société et des relations humaines. « Les nanotechnologies sont le symbole d’un monde où l’espace utilisé devient de plus en plus limité. Pourtant, la planète devient plus facilement accessible ». Une telle décision artistique ne s’inscrit pas uniquement dans une logique esthétique, mais également pour des raisons économiques. « C’était une occasion d’économiser 15 000$, avoue Jean Asselin le sourire aux lèvres. Les concepteurs n’auraient pas eu cette idée-là. L’audace apporte une plus grande liberté et une multitude de lectures possibles ».

Les principaux protagonistes d’Andromaque, de Bajazet et de Bérénice déclinent leurs états d’âme dans le même langage que leur créateur, soit une poésie aux accents dramatiques et classiques. Par contre, les rôles de confidents et de serviteurs ont certaines de leurs répliques dans un vocabulaire plus contemporain et plus près de notre quotidien. Ces personnages « parlent la même langue que nous, représentent une sorte d’interface par rapport aux figures principales. Ils sont de notre bord », explique Jean Asselin.

Jean Asselin adore et revendique les oppositions entre Racine et Shakespeare qu’il a abordées à maintes reprises. « Le lexique de Shakespeare comprend environ 20 000 mots, dix fois plus que Racine, qui lui, se situe autour de 2000 mots, expose-t-il. Shakespeare ressemble à un grand enfant. Racine plonge très profondément dans l’âme humaine, mais ce n’est pas un alien », nous rassure-t-il entre deux éclats de rire.

Le tandem se réjouit de la valeur intemporelle et immuable de Jean Racine. Jean Asselin rapproche le tragédien de Nathalie Sarraute, « par leur dénonciation de l’intolérance, et de travailler par l’intérieur pour trouver les failles profondes de l’être humain ». À quelques minutes d’un enchaînement sur le coup de midi, Marie Lefebvre s’estime chanceuse de porter à la scène les mots d’un auteur « universel qui vieillit bien ». L’envol des passions impulsives d’Amours fatales saura-t-il faire frémir nos cœurs et nos âmes en ce milieu de saisons hivernales? À voir, du 11 février au 8 mars, à Espace Libre.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.