De vestiges fantomatiques: entrevue avec Catherine Vidal, metteure en scène d’Avant la retraite

par | 17 novembre 2014

par Olivier Dumas

Catherine Vidal, crédit photo Marie-Claude Hamel

Catherine Vidal, crédit photo Marie-Claude Hamel

En 2004, Catherine Vidal désirait «tester» ses capacités à faire de la mise en scène. Ce fut d’abord dans un loft, avec des amis comédiens. Puis, elle s’est attaquée à Étienne Lepage et Robert Walser. La consécration est venue avec Le Grand Cahier, une transposition sobre et ingénieuse du roman d’Agota Kristof qui a émergé avec éclat dans la salle intime du Théâtre Prospero. La production poursuit toujours sa route et s’arrêtera en mai prochain au Théâtre de Quat’sous.

La rencontre avec l’univers de l’Autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) s’imposait d’elle-même. Catherine Vidal avait grandement apprécié le travail de Denis Marleau sur Maîtres anciens, l’un de ses écrits majeurs. Mais c’est la prestation de Serge Merlin dans Extinction, toujours de Bernhard, qui a joué un rôle déclencheur. « J’ai été époustouflée, à tel point que j’ai pensé monter cette parole un jour », confie-t-elle en ce mardi matin ensoleillé, à une semaine jour pour jour de la première.

Dans un tout nouveau café à deux pas du métro Jarry, la prolifique créatrice explique d’une voix douce les prémisses d’Avant la retraite. Avec ses cheveux noirs bouclés, sa veste noire et son chandail rose, elle raconte minutieusement que le Groupe La Veillée l’a sollicitée pour orchestrer la production. « Gabriel Arcand avait envie de jouer ce texte. On m’a proposé en fait deux trucs : cette pièce qui m’intéressait grandement et le texte Après la répétition d’Ingmar Bergman (transposé à l’écran en 1984) qui me paraissait trop doux et consensuel.  Pour Bernhard, j’ai senti immédiatement la théâtralité à développer ; il y a chez lui un côté casse-gueule ». Elle s’est empressée de lire ses romans, notamment Des arbres à abattre qui a servi grandement dans la conception du spectacle. Notre ancienne consœur à MonTheatre, Sara Fauteux, a collaboré à la dramaturgie, en plus d’aider la metteure en scène à effectuer des coupures « chirurgicales », sans dénaturer le propos. « Elle a réalisé un travail minutieux sur le découpage de la partition, sans enlever les effets de répétitions voulus. Cela prend beaucoup de doigté ».

Écrite en 1979, la pièce Avant la retraite (Vor dem Ruhenstand) dépeint avec une théâtralité corrosive toute l’aberration du nazisme alors qu’un respectable président du tribunal de la République fédérale d’Allemagne (Rudolf) revêt son uniforme SS pour fêter avec ses deux sœurs (Clara et Véra) l’anniversaire d’Himmler, le père de la solution finale qui a joué un rôle aussi atroce qu’Hitler durant la Seconde Guerre mondiale. « Nous voyons les reliques d’une ancienne société », souligne Catherine Vidal. Pour rendre palpable l’attente du retour du frère, la metteure en scène a décidé de toujours mettre Clara en mouvement lors du premier acte, un contraste intéressant avec une absence d’action qui prend « des allures beckettiennes ». Au deuxième acte, les tensions accentuées entre les deux sœurs prennent les allures d’un face à face.  « Il faut apprendre à décoder les répliques ». Dans ce huis clos, l’ombre d’un quatrième personnage rôde sans cesse, prêt à bondir : la mort. Or, l’histoire ne se déroule pas uniquement sur un ton sérieux ou lourd. « L’auteur se montre également satirique. Il est important de sortir des clichés lourds et pesants sur le nazisme. Car le rire de Thomas Bernhard se répercute à travers les réflexions dites par ses personnages. Avec son humour noir, il juge férocement la société autrichienne, en plus de se critiquer lui-même ».

Dans l’une de ses dernières œuvres, le polémiste prétend que « la plus formidable comédie de tous les temps, c’est l’Autriche ». Il considère également les individus issus de son imagination comme de simples marionnettes. Catherine Vidal révèle que les trois protagonistes d’Avant la retraite constituent ainsi trois facettes interdépendantes pour énoncer les rapports de violence et de domination. « Clara représente les intellectuels qui se sont tus, Véra, le peuple allemand affaibli par le terreau hitlérien. Leur frère Rudolf symbolise le pouvoir dictatorial. La réussite de la pièce repose sur l’équilibre entre les trois rôles oscillant sans cesse entre la victime et le bourreau ».

Photo de production, crédit Adrienne Surprenant

Photo de production, crédit Adrienne Surprenant

Pourtant, le dramaturge maîtrise l’art des nuances. « Nous ne sommes pas dans le manichéisme pur avec ses archétypes de bons et de méchants, mais plutôt dans les teintes de gris. Bernhard crée des êtres humains qui s’apparentent à des monstres ordinaires qui peuvent être moi, toi, nos oncles, nos tantes ». Si les horreurs de l’Holocauste présentes dans son œuvre s’inscrivent dans un contexte sociohistorique précis, plusieurs échos et rapprochements à diverses sociétés crèvent les yeux. « Nous voyons là comment une société peut en arriver au fascisme, consciemment ou non. Le nazisme devient ici le fantôme impossible à éradiquer ». Catherine Vidal perçoit l’écrivain provocateur comme un ovni, même en Autriche, car « il dénonce sa société qui n’a pas encore avoué sa participation active dans la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas encore eu de mea culpa, de dénazification. Son œuvre repose en grande partie sur cette absence de culpabilité. Les gémissements du frère à la fin d’Avant la retraite illustrent un nazisme jamais entièrement mort ».

Un travail rigoureux lors des répétitions a été nécessaire pour que les comédiennes et le comédien puissent se mettre en bouche de longues répliques. L’écriture costaude de Bernhard doit se jumeler à une totale disponibilité physique. « Si les mots ne sont pas incarnés dans tout le corps, nous avons l’impression que les interprètes chantent. Nous devons sentir que ça vient du ventre et que nous ne nous retrouverons pas seulement devant des bouches qui parlent ». Par conséquent, une telle production exige le choix d’une distribution solide. Après une rencontre fructueuse avec Gabriel Arcand, « j’ai songé à deux filles qui sont en mesure de l’accoter. Pour Clara, j’avais en tête Marie-France Lambert, j’avais peur qu’elle refuse. C’est un rôle important toujours présent sur le plateau, mais qui a peu de répliques. Elle a accepté. Je savais que Violette Chauveau serait parfaite dans le rôle de Vera ». Son trio a saisi la complexité « d’un sous-texte, orchestré de manière à confronter les spectateurs qui doivent sentir qu’il se passe toujours quelque chose dans leurs têtes ».

Le concepteur sonore Francis Rossignol a pigé entre autres dans le répertoire de Richard Wagner (l’un des compositeurs vénérés par Hitler) dont un extrait de l’opéra méconnu Rienzi. « Pour la musique, j’avais envie d’explorer une dimension plus romantique avec des extraits de vieux vinyles où se font entendre les bruits de grichage ». Certains films ont inspiré la construction visuelle de la production, dont le documentaire Grey Gardens, réalisé en 1975, où une mère et sa fille habitent ensemble dans une grande maison qui tombe en ruines. « Elles logent dans une seule pièce et nourrissent des ratons laveurs qui ont trouvé refuge dans le grenier. J’ai vu un rapprochement avec la pièce, car le frère et les sœurs ont toujours vécu ensemble dans la même maison », précise-t-elle en plus de citer Canine du réalisateur grec Yórgos Lánthimos « pour sa facture rancie » et la série Apocalypse Hitler. Sur le plateau du Prospero (« une des plus belles salles pour sa proximité »), nous verrons entre autres un piano fracassé comme la métaphore « d’un lieu qui s’écroule même si les protagonistes croient que tout demeure intact. Nous devons même ressentir que leurs discours tombent en morceaux ».

En fin d’entrevue, la jeune femme de théâtre confirme sa préférence pour les textes exigeants. « J’aime m’attaquer à des choses difficiles, où je peux défricher et trouver les bonnes portes à ouvrir ». Par son traitement des aspects complexes de la psyché humaine sans occulter le plaisir, Avant la retraite « confirme le genre de répertoire qui m’interpelle par sa fusion du politique et du divertissement », mentionne-t-elle avant de retourner peaufiner les « résonances » d’une langue aussi belliqueuse.

Avant la retraite, du 18 novembre au 13 décembre au Théâtre Prospero

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.