De griffes et de caresses: entrevue avec Nadia Essadiqi, auteure et comédienne de Le cœur animal

par | 28 octobre 2014
Crédit photo : Ariane Castellanos

Crédit photo : Ariane Castellanos

Artiste  aux potentialités multiples, Nadia Essadiqi adore les défis. Pour son premier « long texte » intitulé Le cœur animal, elle plonge dans les méandres de la passion pure.

« Les yeux flous d’ivresse / on se bat avec le vent / on s’égratigne les fluides / on s’éparpille la chaire (…) on tue pour être l’autre / on se donne pour le posséder », scande Nadia Essadiqi dans la chanson La jeunesse féline tirée du premier album sous le pseudonyme de La Bronze. L’exaltation du désir physique sous diverses facettes colore ainsi les créations de Nadia Essadiqi. En plus d’incarner la figure féminine du Cœur animal et d’avoir conçu sa partition, Essadiqi s’illustre également comme actrice dans la websérie Quart de vie, disponible sur le site tou.tv. Peu importe le médium, les planches demeurent l’endroit où elle a l’impression de briller de tous ses feux.

Au bout du fil, l’actrice avoue ressentir une certaine nervosité à quelques jours de la première. D’une voix rieuse et souriante, elle explique la signification du titre intriguant. « Je voulais me rapprocher de notre essence brute, de notre côté animal, même si nous sommes avant tout des êtres humains. En même temps, je trouvais que nos pulsions charnelles avaient une dimension divine », raconte la chanteuse-comédienne qui a également enregistré la pièce musicale Le cœur est fauve avec Mister Valaire.

Les premiers flashs de ce Cœur animal sont survenus en décembre 2012. Nadia Essadiqi participait au collectif de la première édition des Laissés pour contes, présentée au Théâtre de l’Esquisse sur la rue Marie-Anne du Plateau Mont-Royal. Elle avait signé C’est pas triste, une chorégraphie théâtrale pour deux interprètes (avec Julien Lemire son actuel partenaire de jeu dans Cœur animal) qui fut l’un des plus forts moments de la soirée. « Après avoir collaboré au projet avec un texte très court d’une quinzaine de minutes, j’avais véritablement envie d’un show au complet qui me permettrait de dépeindre une intense histoire d’amour fictive », confie-t-elle avec douceur.  Pour planter le décor et installer l’atmosphère rugueuse désirée, l’écriture devait s’articuler dans « un texte pas conventionnel », imprégnée d’une « poésie très physique ». Elle s’est d’ailleurs entourée d’un conseiller chorégraphique, Jason Martin. À l’ère des réseaux sociaux, d’autres sources extérieures sont entrées dans le processus créateur. « J’ai demandé à mes contacts sur Facebook d’ajouter sur ma page des phrases inspirantes ».

Crédit photo : Ariane Castellanos

Crédit photo : Ariane Castellanos

Les répliques de Le cœur animal se caractérisent par leurs images évocatrices parfois syncopées et parfois empreintes d’un souffle lyrique flamboyant. « Je recherche les contrastes et les images dichotomiques. C’est le fun de ne pas avoir peur des mots, d’avoir dans la même phrase les extrêmes pour dire les choses soit de manière crue ou subtile ». La pièce aborde la relation intime de Laura et de Thomas, perçus comme « des guerriers de l’amour » et « deux êtres fusionnels » par leur auteure. Comme pour Roméo et Juliette, nous assistons à une passion interdite. « Thomas est le plus vieux et le plus fonceur des deux. Il tient les rênes et vit totalement sa passion. Pour Laura, j’avais en tête l’image de l’utopie de la jeunesse. Elle est moins consciente des répercussions de sa passion sur ses proches. Ils sont très différents, mais tout aussi fougueux que fragiles l’une que l’autre. Leur union représente le courage d’assumer qui ils sont », dévoile-t-elle.

Femme qui adore les alliances contraires, l’instigatrice du projet s’est retirée dans les bois à Baie-Saint-Paul dans Charlevoix pour concevoir cet univers plein de bruits, de tendresse et de fureur. L’écriture dramaturgique est venue spontanément comme pour ses chansons. Si le récit s’inscrit dans une trame plutôt urbaine, c’est l’aspect intime des deux individus qui l’a davantage interpellée et qui a joué un rôle déclencheur. « Thomas et Laura vivent dans une bulle, dans un cocon en marge de la société et de ses normes. Ils ont l’impression d’être en retrait comme dans un monde parallèle ».

Ses deux acolytes ont apporté une contribution importante à la conception de Le cœur animal. Julien Lemire, avec qui elle a performé dans Les Laissés pour contes, s’est imposé à ses yeux par son talent. « C’est un acteur physique qui a travaillé avec Dave Saint-Pierre. Il a eu immédiatement envie de plonger dans l’aventure ». La metteure en scène Ariane Castellanos a également vécu un coup de foudre avec le texte. « Après la lecture, Ariane a dit oui. Elle a bien saisi l’essence de ma démarche créatrice. Son travail éclaté ose les limites du corps. L’enveloppe sonore et visuelle avec les projections vidéo et les mélanges musicaux de rock, de pop et d’électro colle bien aux mots du texte ».

Portant de multiples chapeaux, Nadia Essadiqi n’a pourtant pas voulu monter le spectacle elle-même. « J’avais surtout la volonté de m’investir dans l’aspect du jeu. J’aime le partage dans la création. Une œuvre est une façon de voir les choses et le monde environnant ». Pour l’aider à concrétiser sa vision sur scène, elle a reçu une réponse affirmative de l’équipe Théâtre La Chapelle. « Je l’ai approché simplement et directement avec mon projet. J’en suis heureuse, car leur programmation me branche. Il y a là beaucoup d’audace et une volonté de repousser les frontières. Comme première expérience, je ne peux demander mieux ».

Pour mieux affronter le public, Nadia Essadiqi prend le temps de réchauffer son corps et sa voix. Elle compare Le cœur animal à un combat, à une performance sportive. Pour elle, les sensations l’emportent sur une signification cérébrale. « Je n’ai pas un message singulier ou une morale à transmettre. C’est plutôt la volonté de faire vivre une expérience de liberté hors des sentiers battus avec un amour qui demande à vivre ».

Le cœur animal, à La Chapelle du 28 octobre au 1er novembre 2014.

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.