Cuite russe : entrevue avec Marie-Ève Pelletier et Évelyne Rompré pour «Les Enivrés»

par | 17 novembre 2017

Au café du Théâtre Prospero, Évelyne Rompré et Marie-Ève Pelletier décortiquent l’ivresse et la quête de sens qui imbibent Les Enivrés d’Ivan Viripaev.

Évelyne Rompré, crédit Jean-François Brière

Né en 1974 à Irkoutsk en Sibérie, Ivan Viripaev a connu un passé rude entre alcoolisme, vols à mains armées et séjour en prison. Le théâtre a orienté sa vie, autrement, même si à ses yeux le banditisme et le théâtre auraient en commun «le romantisme et l’escroquerie». De son répertoire, deux productions antérieures ont été présentées au Prospero : Oxygène, dirigée par Christian Lapointe, et Illusions, déjà sous la gouverne de Florent Siaud et avec Marie-Ève Pelletier parmi les interprètes. Pour cette dernière et Evelyne Rompré, l’écriture de Viripaev permet de révéler bien des «vérités extrêmes» et de  «sortir du mensonge». En 2016 au festival Territoires de paroles, une lecture des Enivrés avait eu lieu avec les deux actrices et une équipe différente (qui comprend maintenant Paul Ahmarani, David Boutin, Maxime Denommée, Benoit Drouin-Germain, Maxim Gaudette, Marie-Pier Labrecque, Marie-France Lambert et Dominique Quesnel). Au printemps, Rompré et Siaud s’étaient retrouvés une nouvelle fois dans l’univers de l’auteur avec Insoutenablement longues étreintes.

Créée à Moscou en 2014, la pièce Les Enivrés raconte le destin de 14 individus qui plongent dans les grandeurs et les misères de la boisson. Leurs corps glissent dans la «boue», les langues se délient entre révélations absurdes et professions de foi pathétiques. Pour Évelyne Rompré, la lecture publique de 2016 fut une soirée mémorable. «Dans une parole brute et franche, les mots ont été entendus et reçus dans toute leur force». Sa partenaire de jeu y a perçu tout de suite «une quête sans faux-fuyants, sans que rien ne se perde dans le fla-fla. J’ai ressenti tout de suite une originalité, comme un mantra qui nous traverse.» La recherche de contacts avec la spiritualité passe «par n’importe quel révélateur. Ce n’est pas de l’alcoolisme pour de l’alcoolisme, mais des désirs de transcendance. Comme comédienne, j’ai la permission de perdre pied», constate Évelyne Rompré.

Marie-Eve Pelletier, crédit Annie Éthier

Dans cette partition chorale, Évelyne Rompré incarne deux rôles, soit ceux de Rosa, une prostituée, et de Laoura, un modèle de 30 ans. Marie-Ève Pelletier se glisse, pour sa part, sous les traits de Magda, une amie de Laoura, aussi au début de la trentaine et prête à implorer les forces divines («Seigneur abreuve-moi, et fais-moi perdre l’esprit. Seigneur emmène-moi là où je serai comme si j’étais seule. Seigneur pardonne-moi…»). Laoura et Magda forment un trio avec Lawrence, l’ancien copain de l’une devenu le mari de l’autre. En plus d’eux, la faune des Enivrés comprend un directeur de festival de cinéma, un banquier qui accuse un chat d’avoir tué la mère d’un de ses collègues avant de découvrir que la supposée victime n’est finalement pas morte, un manager publicitaire qui veut manger un repas avec de la viande dans un restaurant végétarien, un homme louangeant son frère prêtre qui n’existerait pas, selon les dires d’autres interlocuteurs. Près de l’absurdité d’un Eugène Ionesco, cette traversée arrosée d’une nuit à l’aube se concrétise en une expérience de groupe, dans une «production avec dix acteurs comme il ne s’en fait plus beaucoup de nos jours», considèrent, dans un même souffle, les deux comédiennes.

L’élaboration du spectacle a entraîné des laboratoires où «nous avions du temps pour nous nourrir de la recherche», lance Marie-Ève Pelletier. Car l’œuvre, très portée sur le collectif, n’exclut par l’impudeur et expose «l’idiotie et les imperfections des êtres de manière jouissive», enchaine-t-elle. Par ailleurs, loin des eaux réalistes, le présent ici joue un rôle d’une extrême importance avec ses «moments d’illumination. Ça ne se transmet pas, c’est tragique et comique à la fois.»

Incarnant une jeune prostituée (une figure «que l’on retrouve même dans la Bible et dans bien des pièces»), Évelyne Rompré aime que l’auteur ne se soit pas complu dans les «eaux trash. Rosa n’est pas lisse. Les autres personnages la perçoivent comme un déchet. L’une des femmes (jouée par Dominique Quesnel) lui demande même comment elle s’appelle lorsqu’elle ne travaille pas.» L’obligation de croire imprègne toute la bande d’Enivrés: «sinon tu risques une bonne débarque», confirme Marie-Ève Pelletier. Celle-ci explique que «le passé» de dramaturge de Florent Siaud, notamment auprès de Brigitte Haentjens, a alimenté la troupe avec des «trucs étonnants dans d’autres disciplines comme le livre La Fin de l’Homme rouge de Svetlana Aleksievitch (prix Médicis, essai 2013).» En plus de la dimension politique sous-jacente, Évelyne Rompré constate que pour les personnages, «la liberté peut se rapprocher de la soumission, entre autres avec le fameux chuchotement du Seigneur (expression hilarante reprise en boucle à de très nombreuses reprises)».

Au-delà de la création contemporaine, les deux femmes de théâtre évoquent les liens des Enivrés avec la littérature russe, surtout dans son «rapport au désespoir d’une noirceur palpable. Ce n’est pas un peuple qui fait semblant ou qui se raconte des menteries. Dans Tchekhov, les gens disent vouloir travailler pour bien vivre (référence aux Trois sœurs). Pour Les Enivrés, il suffit d’être là, présent au monde», soutiennent-elles d’un ton ému. En plus de s’inscrire dans une certaine continuité avec le répertoire de ce pays, la pièce rejoint aussi les autres réalisations du metteur en scène («sauf Nina, c’est autre chose de Michel Vinaver que Florent Siaud qualifie lui-même d’ovni»). Malgré un traitement différent d’Illusions («avec ses nombreux monologues»). Marie-Ève Pelletier retrouve un travail «où le corps est en dichotomie avec la pensée. Nous marchons sur un fil.» Évelyne Rompré ressent aussi cette fébrilité de «descendre en déséquilibre à l’intérieur de soi. Car dans la salle de répétition, existe toujours le risque d’être trop confortable dans nos jeans».

Partie de la distribution – de gauche à droite : Maxime Denommée, Maxim Gaudet, Marie-Pier Labrecque, Marie-France Lambert et Benoit Drouin-Germain

Juste avant qu’elle ne quitte le café, Évelyne Rompré se confie justement sur une rencontre marquante pour elle, soit celle avec Jean-Pierre Ronfard, qui l’a dirigé en 1999 dans Ines Pérée et Inat Tendu de Réjean Ducharme. «Grâce à lui, j’ai acquis une grande liberté. Je voulais tellement être parfaite, et lui aimait le chaos. J’ai eu la permissivité d’essayer bien des choses.» Récemment dirigée par la metteure en scène chevronnée Luce Pelletier dans Les Enfants d’Adam d’Auður Ava Ólafsdóttir, Marie-Ève revendique le rôle «nécessaire» du Prospero dans le paysage théâtral québécois. «J’avais joué précédemment ici dans Blackbird (de David Harrower), une autre confession honnête. Nous sommes dans un lieu qui ose, jamais débranché du public. Et pour Les Enivrés, nous nous retrouvons dans un théâtre jamais sombre ou misérabiliste, qui va au-delà de la bienveillance, dans le lumineux et tout le contraire du désespérant.»

Surtout que dans la présentation de l’œuvre, on peut lire sur le site theatre-contemporain.net que, «l’homme enivré, sous l’emprise de l’alcool, aime et c’est là l’essentiel».

Les Enivrés, du 21 novembre au 16 décembre 2017 au Théâtre Prospero