(critique) FIL 2019 – Hommage à des pionnières

par | 24 septembre 2019

par Sara Thibault

Le 24 septembre, dix ans se seront écoulés depuis le suicide de Nelly Arcan, dans son appartement de Montréal. Près de cinquante ans plus tôt, aux États-Unis, Sylvia Plath mettait fin à ses jours à Primrose Hill en Angleterre. Les deux autrices ont laissé des œuvres magistrales qui témoignent du poids de naître femme dans un monde où l’égalité des sexes est encore loin d’être acquise. Si leur beauté a longtemps fait écran à leur œuvre, il aura fallu leur destin tragique pour que leur lucidité éclate au grand jour et que leur talent d’écrivaine soit reconnu par le milieu littéraire. Claudia Larochelle leur rend hommage en imaginant une rencontre entre les deux femmes et en faisant entendre leurs voix trop longtemps réduites au silence. Si le projet de départ avait tout pour plaire, le résultat présenté en ouverture du Festival international de la littérature reste mitigé.

Crédit Maxime Cormier

Claudia Larochelle a fait un travail remarquable de montage en rassemblant des extraits de textes qui permettent réellement de mettre en relief la sororité artistique indéniable des écrivaines. Que ce soit dans les poèmes de Plath ou dans les romans d’Arcan, la mort plane. Non seulement comme une pulsion incontrôlable chez elles, mais aussi comme une manière obsessionnelle de réitérer le pouvoir qu’elles possèdent sur leur existence. L’anticipation de leur suicide semble paradoxalement être une bouée à laquelle elles s’accrochent pour tenir le coup encore un peu. La maternité traverse aussi leurs écrits. Dans l’un des passages les plus réussis du spectacle, Arcan décrit avec un certain détachement fasciné le poids et l’aspect du fœtus qu’elle a recueilli dans un pot suite à son avortement, alors que Plath décrit son désarroi à la suite d’une fausse couche ainsi que son sentiment d’imposture dans son rôle de mère. Nelly Arcan et Sylvia Plath ont été prises toute leur vie entre une révolte contenue qui les ronge et une retenue imposée par le culte des apparences. Alors que Plath décrit son mal de vivre dans l’Amérique conservatrice des années 1950, Arcan déplore la superficialité des années 2000 à laquelle elle ne peut s’empêcher de participer en alimentant malgré elle une image sulfureuse. C’est toutefois leur rapport à la création qui constitue le filon le plus porteur du spectacle. Toutes deux ont trouvé dans l’écriture une manière de sortir de l’étouffement et un déversoir au trop-plein de violence qui les anime. Ne serait-ce que pour la qualité du tressage des voix confectionné par Larochelle et l’incarnation bien sentie d’Alice Pascual (Sylvia) et d’Evelyne Brochu (Nelly), le spectacle en valait le coup.

Crédit Maxime Cormier

Toutefois, plusieurs maladresses sont venues interférer dans la réussite totale qu’aurait dû avoir le spectacle. La charge émotive de certains extraits aurait nécessité un débit plus lent de la part des comédiennes et des moments de silence auraient permis au public de mieux saisir la manière avec laquelle les autrices ont dénoncé l’aliénation féminine. Car si bon nombre de thématiques unissent leurs univers, c’est aussi la beauté de la plume de Plath et d’Arcan que Claudia Larochelle voulait célébrer en fantasmant leur rencontre. Le recours à une chorégraphie dynamique servait à établir un contraste entre la révolte émanant des écrits des deux créatrices et l’image léchée de femmes dociles qu’elles entretenaient dans l’espace public. Cet effet aurait toutefois pu être mieux intégré à la mise en lecture. Par ailleurs, si les projections abstraites du début du spectacle (des nuages ou une forme de brouillard) permettaient d’installer une ambiance feutrée propice au dévoilement des autrices, cet effet a été brisé par l’évocation de formes trop illustratives vers la fin du spectacle.

Malgré ces quelques réserves, Nelly & Sylvia montre toute la pertinence de faire entendre des voix féminines fortes comme celles de Nelly Arcan et Sylvia Plath et donne une irrépressible envie de replonger dans leurs écrits.