(CRITIQUE) Festival Petits Bonheurs, première partie

par | 7 mai 2017

Festival printanier pour les tout-petits de 0 à 6 ans, Petits Bonheurs «rend l’art accessiblepar la diffusion de spectacles et d’ateliers de qualité professionnelle». En ce mois de mai 2017, plusieurs spectacles sont présentés à Montréal. Notre collègue Olivier Dumas est de la partie et couvrira pour MonTheatre plusieurs événements.

PREMIÈRE PARTIE

26 lettres à danser

En un vendredi matin pluvieux, la production de la compagnie Bouge de là est présentée avec des réactions enthousiastes au Collège de Maisonneuve. Durant soixante minutes, le public voit l’incarnation corporelle d’un abécédaire, tel un voyage au cœur des lettres et des mots. La chorégraphe Hélène Langevin a dirigé précédemment Ô lit!, et L’atelier (où se conjuguait la danse et les arts plastiques avec notamment des références à Jackson Pollock et à René Magritte).  Elle invite encore ici les tout-petits de quatre ans et plus à ressentir de manière active une discipline artistique qui se doit d’être vivante et sensorielle.

La chorégraphe a conçu une exécution scénique qui puise dans des registres différents. Fort heureusement, le résultat ne ressemble jamais à un collage trop rafistolé. La représentation s’amorce en même temps que l’entrée des spectateurs dans la salle. Vêtus de tenues blanches sportives, les interprètes (Ariane Boulet, Joannie Douville, Alexandre Parenteau et Georges-Nicolas Tremblay) dessinent différentes lettres de l’alphabet sur le mur du décor, constitué de blocs noirs, ou encore se promènent dans les rangées. Ils nous demandent ensuite d’apprendre quelques gestes avec les mains (dont celui de l’ondulation d’une vague). Les gestes entraînent une adhésion spontanée et seront intégrés à l’action.

Le grand intérêt de la production réside dans sa succession d’effets de surprise, rompant ainsi avec un déroulement linéaire. L’ordre n’est pas toujours respecté, l’univers change même d’une fois à l’autre. Par exemple, un ballon doré en forme de B surgit sur le plateau comme par hasard, suscitant l’amusement. À la suite de cette brève séquence plus fantaisiste, l’une des danseuses revêt une casquette (avec un C bien en évidence) et cherche des mots commençant par la lettre désignée. Les interventions parlées se mélangent à une danse souvent très athlétique et parfois cocasse. Même l’improvisation s’ajoute à l’ensemble lors d’une courte scène. De nombreux passages retiennent  l’attention ; mentionnons seulement celui à l’atmosphère mystérieuse, où une créature habillée toute en noir avec un cercle lumineux à la place de la tête se promène dans l’espace et laisse un Y sur le mur avant de s’éclipser.

La conception sonore fusionne avec bonheur le classique, des airs plus rythmés et de la musique percussive. L’alphabet a probablement peu connu d’apprentissage aussi éclaté que dans 26 lettres à danser.

26 lettres à danser, crédit Rolline Laporte

Jérémie a un lion

En ce samedi matin, la compagnie Tortue Berlue se produit dans un autobus aménagé juste à côté de la Maison de la culture Maisonneuve. Une tortue sympathique invite chacun de nous à prendre place dans l’espace aménagé. Par la suite,  elle nous demande, entre autres, si une histoire s’écoute avec nos genoux ou avec nos oreilles.

S’adressant aux quatre à huit ans (mais aussi aux grandes personnes), la production de 45 minutes aborde les tourments du jeune Jérémie, docile et timide tant à la maison qu’à l’école. Son père travaille comme infirmier à des horaires variables («il mange du spaghetti pour déjeuner»), sa mère veille sur la santé des animaux au Zoo de Granby. Or, le protagoniste apprend avec tristesse que sa maman doit partir un mois en Afrique pour s’occuper des lions. Malgré l’amitié d’une attachante Camille, Jérémie se sent triste. Son anxiété se traduit par la transformation de ses mains en pattes poilues, et sa chevelure en crinière rousse. Jérémie se sauve de l’école, s’enferme dans sa chambre et se retrouve plongé malgré lui, comme dans un rêve, dans une étrange jungle. Il rencontre un ouistiti, un oiseau qui ressemble à un toucan, une fourmi à lunettes et même un lion comme ceux qui éloigneront sa mère de lui.

L’aventure à la fois pleine de rebondissements et introspective est racontée et dirigée avec une ferveur animée par la comédienne Caroline Gendron. À l’aide de marionnettes de différentes dimensions, de personnages dessinés et de quelques accessoires comme un calendrier, l’artiste réussit à garder l’intérêt des spectateurs du début à la fin. Elle suscite la collaboration de son auditoire à quelques reprises, notamment par le claquement de doigts lors des moments musicaux. Des éléments de végétation apparaissent même au-dessus des fenêtres de l’autobus. Le traitement imaginatif d’une grande simplicité bénéficie aussi de beaux éclairages, évocateurs des états d’âme du petit Jérémie.

L’intrigue comprend également quelques jolies trouvailles poétiques. Mais elle se démarque principalement par son habilité à traiter de certains enjeux plus graves, comme le départ d’un parent pour un temps déterminé, la conciliation travail-famille, et surtout la nécessité de confronter ses peurs, même le temps d’un exposé en classe devant ses camarades. Le ton évite la morale ou les bons sentiments. Jérémie a un lion certes, mais désormais bien de nouveaux amis.

Jérémie a un lion, crédit Lucie Larin-Picard