(CRITIQUE) Festival Petits Bonheurs, dernière partie

par | 14 mai 2017

Festival printanier pour les tout-petits de 0 à 6 ans, Petits Bonheurs «rend l’art accessiblepar la diffusion de spectacles et d’ateliers de qualité professionnelle». En ce mois de mai 2017, plusieurs spectacles sont présentés à Montréal. Notre collègue Olivier Dumas est de la partie et couvrira pour MonTheatre plusieurs événements.

DERNIÈRE PARTIE

Romance

En ce mercredi matin sous un ciel nuageux et ensoleillé, La S.O.U.P.E., compagnie française, originaire de Lorraine, séduit les yeux et les oreilles des tout-petits (et des quelques plus grands présents dans la salle) à la Maison de la culture Maisonneuve.

Pendant environ 45 minutes, Romance dévoile un univers en équilibre entre la parole et une scénographie intégrant des marionnettes à tige, de charmantes projections vidéo et des illustrations. Elle s’inspire du livre du même nom, Romance, de l’illustrateur Blexbolex. Ce dernier a conçu une trilogie sur l’imagier parue chez Albin Michel (les deux autres titres sont L’imagier des gens et Saisons). L’influence du cinéaste Jacques Tati (Jour de fête), très apprécié par le créateur, se répercute également dans la transposition théâtrale par ses couleurs très stylisées.

La pièce s’amorce avec ces mots : «une romance, c’est une vieille chanson». Un petit garçon parcourt tous les jours le chemin qui le même de la maison à l’école (et la direction inverse). Ses yeux s’ouvrent sur ce qui l’entoure ; sa route connaît alors des bouleversements. La guerre éclate et notre camarade doit puiser dans les ressources de son imaginaire pour affronter l’horreur. La rue se remplit de brigands et des farfadets envahissent la forêt. Même des dragons et une vilaine sorcière apportent certaines frayeurs au protagoniste. Et dans un château, nous rencontrons une jolie reine.

Trois comédiens-manipulateurs (Yseult Welschinger, Kathleen Fortin et Chris Caridi) élaborent sur scène ce microcosme gravitant harmonieusement entre l’humour et la gravité. Les deux actrices (Welschinger et Fortin) s’amusent à nous raconter le trajet du personnage avec notamment des dessins à l’endroit, mais parfois aussi à l’envers (donnant ainsi de drôles d’anagrammes avec les mots école et maison, entre autres). Les péripéties rencontrées par le personnage bénéficient d’une trame musicale pertinente par ses effets de surprise.

La plus grande force de cette réalisation scénique réside dans le traitement du metteur en scène Éric Domenicone. Romance reprend des thèmes et des symboles souvent abordés dans le répertoire jeune public. Mais la ferveur des concepteurs, autant par l’écriture sensible que par l’approche des moyens théâtraux, dénote une originalité toujours perceptible, comme dans les contrastes ensorcelants entre les scènes de jour et de nuit.

«C’est une histoire vieille comme le monde : elle recommence chaque jour», précise l’illustrateur Blexbolex. Romance, c’est surtout la transmission des innombrables frémissements de l’existence.

Crédit photo Marine Drouard

Fine mouche et les petites gouttes d’or

Crédit photo Lou Parisot Gignac

La musique occupe une place de prédilection dans la présente édition des  Petits Bonheurs. Après des bandes sonores évocatrices dans Romance et dans 26 lettres à danser, ou encore des instrumentistes sur scène, entre autres, dans Tommelise et Concertino Pannolino, c’est au tour de la compagnie musicale La Nef d’éveiller les sens des jeunes spectatrices et spectateurs avec Fine mouche et les petites gouttes d’or.

À la Maison de la culture Maisonneuve, deux artistes (Suzanne De Serres et Robin Grenon) nous racontent avec des mots, mais aussi avec des sons, une histoire mignonne. Pendant 45 minutes, De Serres, en lisant le texte sur un lutrin avec ses jolies lunettes à monture rouge, nous fait vivre les états d’âme d’une mouche (appelé parfois «Fine bouche» par les autres créatures du récit). En quittant son patelin, Fine mouche tombe à l’eau et se brise une aile. Tout cela lors d’un pique-nique! Pourtant, elle reçoit le soutien de ses amis, Dodue la tortue, Eugène l’ours, Hubert le poisson volant et Monsieur Vieux Corbeau.

Tout en exerçant ses talents de conteuse, Suzanne De Serres joue, à un moment ou l’autre de la représentation, de différentes sortes de flûtes à bec, du cromorne (hautbois baroque), de la douçaine (instrument à vent de la Renaissance) et même des «instruments inventés». L’expérience théâtrale se double ainsi d’une initiation à des époques musicales moins présentes dans le répertoire jeune public et aussi dans celui des grandes personnes. De son côté, Robin Grenon pince avec ses doigts la harpe et la guitare.

L’une des dimensions intéressantes du spectacle demeure la présence des antagonismes dans les aventures de la mouche intrépide. Celle-ci s’amuse d’abord à fredonner «quand j’ai un petit creux, je mange de la confiture de miel aux pissenlits, cela goûte le moisi», ou encore «quand j’ai (…) de miel à la cannelle, cela goûte la poubelle». Un peu plus tard dans son périple, les deux sortes de confiture goûtent désormais respectivement le biscuit et la prunelle. La narratrice-musicienne apprécie grandement les interactions avec le public. Elle nous invite à réciter avec elle certaines comptines («pose-toi sur mon nez, je vais te chatouiller») ou encore de reproduire en chœur des gestes (notamment un mouvement avec les doigts pour symboliser les mouches à feu).

La Fine mouche de La Nef nous apporte bien du bonheur!

Ma petite boule d’amour

En première mondiale, la nouvelle création du Théâtre Bouches Décousues à la Maison de la culture Maisonneuve aborde la solidarité avec tendresse.

La pièce raconte le quotidien d’un gros ours qui s’ennuie dans sa tanière. L’animal poilu ne veut plus voir personne. Il se détend en lisant un journal grand format, La gazette des ours. Mais au cours d’une nuit, quelqu’un lui rend visite dans un rêve.

Pendant environ trente-cinq minutes, la rencontre entre un ours brun et un ourson blanc nous démontre l’importance de prendre soin des autres, telle l’annonce parue dans La gazette : «Ourson cherche papa de toute urgence / pour échanger des câlins / de la peine et de la joie aussi.»

Après avoir signé et monté d’autres productions de la compagnie qu’elle dirige (dont le merveilleux Le bain avec un attachant petit cochon et Papoul, autre ode à la paternité), Jasmine Dubé travaille cette fois-ci à la mise en scène en collaboration avec Jean-François Guilbault. Pour Petits Bonheurs, ce dernier avait conçu, pour la précédente édition, Déjà au début

Si Le bain se démarquait par son feu roulant de péripéties et des phrases comiques, et si Papoul misait sur les effets cocasses, la nouvelle œuvre scénique des Bouches Décousues baigne dans des eaux très différentes. En effet, dès l’amorce de la représentation, la douceur imprègne l’ensemble autant dans les couleurs de la scénographie, les éclairages que dans l’interprétation.

Jasmine Dubé raconte dans le programme du spectacle avoir pensé à l’inoubliable Fanfreluche «qui entrait dans son grand livre d’histoires». Et la scénographie de Cassandre Chatonnier reprend justement cette idée en transposant comme décor d’arrière-scène les deux côtés d’un grand livre ouvert (et même par la suite, l’ajout des pages que l’on tourne). L’ours «mal léché» apparaît sous nos yeux avec différentes illustrations.

En compagnie du guitariste Christophe Papadimitriou, Jasmine Dubé se retrouve sur la scène à la fois comme narratrice, et comme la voix de l’ours d’abord grognon qui apprend à ouvrir son cœur. Et en compagnie de son partenaire, elle fredonne des chansons qui ressemblent à celles entendues autour d’un feu de camp. Par ailleurs, la dernière image de la pièce demeure celle d’une flamme sur laquelle les deux artistes soufflent gentiment.

Ma petite boule d’amour manque encore un peu de la ferveur qui imprégnait avec autant de force Le bain et La couturière. Mais le temps permettra sans doute de trouver un équilibre encore plus harmonieux. Car le Théâtre Bouches Décousues se permet d’explorer ici un nouveau chemin.