Critique en confinement

par | 11 avril 2020

Les salles sont vides, les portes des théâtre fermées, l’agora public déserté. Que fait un critique au temps de la COVID-19? Il erre, comme beaucoup, à la recherche de quoi se mettre sous la dent, se nourrissant d’enregistrements de spectacles, de lectures de textes, de numéros solos sur les réseaux sociaux, succédanés des grands rassemblements qui le font d’ordinaire vibrer.

Je suis cette âme en quête de la bouffée d’adrénaline qui surgit quand une scène (un ensemble complexe, presque chimique tant il requiert de précision, d’éclairage, de musique, d’intention et d’intonation) atteint une corde sensible. D’habitude seule au milieu d’une foule, dans le noir, en communion, je suis cette fois vraiment seule, dans mon salon, l’esprit constamment tenté par la dopamine des Facebook, Twitter, Instagram et compagnie.

J’essaie, quand même, parce qu’il y a tellement de spectacles et d’événements à voir en ligne, gracieusement offerts par les compagnies de théâtre, les salles de spectacle ou les artistes eux-mêmes; les initiatives généreuses se multiplient. Je me bâtis un horaire pour oublier celui qui refroidit dans mon agenda électronique. Pour oublier les spectacles que je devais voir et ne verrai peut-être pas avant plusieurs mois, années ou même jamais. Il y a des textes dramatiques aussi, qui dorment dans ma bibliothèque, mais le coeur n’y est pas trop.

La saison s’est interrompue juste avant cette période de l’année où le milieu culturel bourgeonne de partout, où les spectacles s’enchaînent à une telle vitesse que chaque soir, je m’écroule dans mon lit, gorgée, repue et énergisée. C’est la saison où je recommence à marcher en sortant du théâtre et que j’ai le temps de penser à ce que je viens de voir et de le juxtaposer au paysage nocturne sur le chemin de la maison.

Le FTA, Le Jamais Lu, Petits Bonheurs, Coups de Théâtre, Fringe, Montréal Complètement Cirque, la Coupe Charade de la LNI, le Festival d’Avignon, où je devais me rendre cette année, ont tour à tour annulé leur édition 2020, m’abandonnant le coeur gros et avec l’impression d’avoir été laissée en plan, un pied en l’air.

Je me console un peu en faisant du rattrapage en ligne. Mercredi, c’était Vipérine, à la Maison Théâtre, jeudi je me déplaçais à La Bordée, à Québec, pour Lentement la beauté, vendredi, j’ai profité du congé pour regarder Hamlet, au Globe Theatre, à Londres, pour finir en soirée avec Jane Eyre, au Old Vic, toujours à Londres.

Que retenir de cette saison 2019-2020 abruptement écourtée? Le tout doux Mokatek à la Maison Théâtre, avec sa légende amérindienne?
L’extraordinaire et déroutant Chimpanzé, aux Écuries, avec sa plongée dans les souvenirs et la tristesse d’un grand primate de laboratoire?
L’inclassable Le poids des fourmis, à la salle Fred-Barry, avec son discours plus que jamais pertinent sur l’avenir de la planète et ses habitants?
Le dynamique À travers mes yeux, à la Maison Théâtre, qui a fait chanter mon âme et sourire mes yeux?
Le très dur, mais puissant Tom Na Fazenda, à l’Usine C?
Le bouleversant  Trois petites soeurs, attrapé en tournée dans une maison de la culture, et qui m’a fait pleurer plus d’une fois?
Le nécessaire Les filles et les garçons, aussi, avec la performance marquante de son unique interprète, Marilyn Castonguay?

Peut-être que le plus marquant des spectacles de cette saison sera celui de la solidarité entre les théâtres, les compagnies, les artistes et le public. En ce moment, j’ai besoin qu’on me raconte des histoires, j’ai besoin de sentir que nous sommes tous ensemble dans cette galère et qu’on s’en sortira , que notre faiblesse, notre isolement ne sont que passagers, et que cette expérience nous apportera de la nouvelle matière pour se réinventer, créer, s’élever.

À la COVID-19, je reconnais un excellent sens de la mise en scène, un fin maniement du paroxysme dramatique et une interprétation tragique qui touche à l’universel. Mais il serait plus que temps du salut et de la tombée de rideau. N’espérez aucun applaudissement.

Catégorie : Actualité Étiquettes : , , , , ,

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.