(CRITIQUE) Almeida Live – Richard III : la fascination du serpent

par | 21 novembre 2016

Par Daphné Bathalon

Après avoir monté sa version de Charles III, le directeur artistique du Théâtre Almeida Rupert Goold souhaitait se mesurer à la figure tordue, mais royale, de Richard III. En cette année anniversaire de la mort de Shakespeare, Goold a choisi de placer son Richard au-dessus du lieu de son dernier repos. En 2012, on retrouvait le squelette du vrai Richard III sous l’asphalte d’un petit stationnement de Leicester. C’est donc au-dessus de cette « tombe » autour de laquelle s’activent d’abord les archéologues que surgissent les fantômes des personnages historiques. Et c’est dans cette tombe qu’ils retomberont presque tous un par un, le fil de leur vie tranché par la soif de pouvoir de Richard.

Crédit photo Marc Brenner

Crédit photo Marc Brenner

La qualité de cette adaptation, sensiblement fidèle au texte d’origine, présentée l’été dernier à Londres et projetée au Cineplex Forum, repose en grande partie sur le talent magnétique de son interprète principal, Ralph Fiennes (il est d’ailleurs le lauréat du plus récent prix London Evening Standard Theatre award – meilleur acteur – pour ce rôle). Son Richard fascine comme le ferait un serpent mortellement dangereux. Chacune de ses apparitions (et il demeure en scène pendant la majorité de la représentation) envoie des frissons glacés le long de la colonne vertébrale. Le personnage créé il y a plus de 400 siècles, bien que tordu, bossu ou bot, parvient à tromper tout le monde autour de lui jusqu’à éliminer tous ceux qui se dressent entre lui et le trône. Fiennes est tour à tour attirant et complètement repoussant. En l’espace d’une seconde, il passe du charmeur un peu visqueux au dangereux requin prêt à mordre. La transformation impressionne. Malgré la violence et la rage bouillonnant au cœur du Richard de Fiennes, l’humour de ses répliques, souvent acerbes, fait mouche.

À ses côtés, on retrouve une jolie distribution, incluant une reine Margaret sublime (Vanessa Redgrave) fragile, en deuil, mais qui n’a plus peur de personne, et Elizabeth (Aislin McGuckin), reine déchue d’Édouard IV, à qui Richard arrachera tout, absolument tout : mari, fils, position sociale, dignité… Intéressante suggestion de Goold, d’ailleurs, que d’ajouter une scène assez graphique dans laquelle Richard viole Elizabeth en lui expliquant qu’en épousant sa fille, il lui redonne un des fils qu’il a fait tuer. Les femmes sont celles qui souffrent le plus sous l’influence ou la gouverne de Richard. L’une des dernières scènes, où on voit les femmes victimes de cette lutte pour le pouvoir constater tout ce qu’elles ont perdu, est sans doute la plus touchante du spectacle.

Crédit photo Marc Brenner

Crédit photo Marc Brenner

Le trône, objet de convoitise de plusieurs, domine la haute scène du Théâtre Almeida. Tombe et trône sont ainsi les deux pôles autour desquels s’agitent les personnages. Aucun élément de décor ni de costume ne permet de situer l’époque dans laquelle le metteur en scène a choisi de placer Richard, si ce n’est des cellulaires et messages texto qui remplacent efficacement les messagers. On s’affronte néanmoins à l’épée… La proposition n’est pas totalement claire, mais ne nuit pas à l’appréciation du spectacle.

Malgré toutes les qualités de la production — une mise en scène qui ne précipite pas les choses et un jeu d’acteur fascinant —, demeure la question de la pertinence. Qu’est-ce que cette nouvelle mise en scène de Richard III a de plus à nous raconter? En ces temps dits de « post-vérité », où l’improbable candidat « au trône » parvient à se glisser au sommet, le texte de Shakespeare aurait pourtant tant à dire.

Une autre projection de cette production aura lieu le dimanche 4 décembre à 12h30 dans quelques cinémas participants (cliquez ici pour plus de détails).

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.