Coupe Charade 2015 : Une leçon d’équilibre

par | 20 avril 2015

Par Daphné Bathalon

Après le match éclatant mené par les Bleus et les Oranges le lundi 13 avril, la question que tout le monde se posait dans les vestiaires était de savoir si les joueurs des Rouges et des Jaunes allaient maintenir le niveau pour ce huitième match de la saison régulière. Y sont-ils parvenus? Disons qu’ils ont livré une performance de qualité et des improvisations variées, mais que les deux équipes ont semblé se chercher un ton et des enjeux tout au long de la partie. De fait, la tension commence à monter au sein des équipes. Alors que la fin de la saison approche, chaque point au classement devient vital.

Première période : s’imposer

Tandis que les Jaunes n’en étaient, étonnamment, qu’à leur deuxième match de la saison, les Rouges jouaient pour leur part afin de s’emparer de la tête du classement. Devant un public clairsemé, les Rouges de Jean-Philippe Durand ont donc montré les dents dès la première improvisation, une mixte de quatre minutes. Malgré les vaillants efforts du capitaine des Jaunes, Jean-François Nadeau, c’est le redoutable LeLouis Courchesne qui a raflé le premier point de la partie… de même que la première pénalité. Sans doute frustré de ne pouvoir profiter du soleil printanier de ce dimanche après-midi, l’arbitre Simon « furet furieux » Rousseau a ainsi sévi à peine quatre minutes après le début de la partie avec une pénalité de retard de jeu, pointant du doigt la proposition de Courchesne, trop semblable à celle de Nadeau. Vrai que cette improvisation manquait de conflits, mais à quoi d’autre s’attendre d’une impro intitulée Le syndicat des ouvriers polis…

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Le personnage récurrent de la femme enceinte, incarné par Florence Longpré (Photo Daphné Bathalon)

Dans la comparée Banana split, les Jaunes Amélie Geoffroy et Eve Landry nous ont offert deux nunuches à la voix haut perchée en extase tant devant leur friandise glacée que devant le rockeur incarné par Frédéric Barbusci, qui nous a à nouveau fait montre de ses talents de chanteur. Les Rouges sont eux aussi restés collés au thème avec une femme enceinte gravement en manque de crème glacée (Florence Longpré) à 3 h du matin. Les Jaunes ont empoché le point de cette impro, mais la femme enceinte n’avait pas dit son dernier mot…

Une première longue improvisation de sept minutes a permis aux joueurs de creuser davantage leurs idées. Eve Landry et Anne-Élisabeth Bossé, en bibliothécaires, ont ainsi passé allègrement de la comédie au drame en quelques répliques. Dans L’importance de bien suivre le protocole, on a eu droit à un enfant frappé par un dictionnaire, à une pause-cigarette plutôt intense, à la fin d’une amitié et même à un signet signé Isabelle Boulay (joli clin d’œil de Landry à la pièce dans laquelle elle joue actuellement au Théâtre d’Aujourd’hui?). Une bibliothèque pas de tout repos où le silence est loin de régner en maître! Landry a remporté le point pour son équipe.

La première période s’est bouclée sur une courte comparée de deux minutes, Le feu vert, avec du côté des Jaunes un squeegie envahissant, et du côté des Rouges, des cours de conduite qui se transforment en courses de conduite. Une impro qui a permis aux Rouges d’égaliser la marque 2 à 2.

Deuxième période : maintenir l’équilibre

Couteau à double tranchant, les improvisations longues peuvent donner naissance aussi bien à de petits chefs-d’œuvre qu’à des histoires inutilement confuses. Ce fut malheureusement le cas avec La fin de l’âge d’or, une impro de 14 minutes dans laquelle les joueurs des deux équipes se sont embourbés dans leurs propositions.

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Jean-François Nadeau exprimant tout son désarroi dans cette impro confuse (Photo Daphné Bathalon)

D’abord lancée par le tandem Simon Rousseau (Rouges) et Amélie Geoffroy (Jaunes), La fin de l’âge d’or nous catapultait au moment de la chute de l’Empire romain aux mains des barbares. Il y a bien sûr eu les morts, toujours grand-guignolesques et hilarantes signées LeLouis Courchesne, l’intelligent renversement de situation initié par Rousseau alors que les victimes se transforment en bourreaux, et la fin de cette lignée maudite à Laval-des-Rapides, mais l’ensemble n’a pas formé de tout cohérent. L’histoire s’est perdue dans une succession d’idées. L’arbitre a d’ailleurs sévi en collant une pénalité de confusion aux deux équipes et en appelant les joueurs à se concentrer sur un enjeu plutôt qu’une surenchère de propositions. Les Rouges ont remporté le point de cette impro.

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Eve Landry et Frédéric Barbusci, Vanille ou chocolat (Photo Daphné Bathalon)

Vanille et chocolat, une courte comparée de deux minutes, a redressé la barre grâce à deux idées simples, mais efficaces, qui ont donné lieu au premier comptage du match. Les Jaunes ont proposé un duo père-fille devant un marchand de glace. Landry, en fillette indécise et prompte à piquer une crise à tout propos, et Barbusci, en père désemparé et prêt à répondre à tous les caprices de sa fille, ont été hilarants. Du côté des Rouges, on a choisi de ramener la femme enceinte de la première période, une idée brillante qui ne leur a cependant pas permis de gagner l’impro.

L’équilibre entre construction de l’histoire et bonnes répliques aura décidément été difficile à maintenir pour cette période, qui s’est terminée sur Le premier flocon, une mixte de cinq minutes. Incarnant deux simplets, Barbusci et Courchesne ont rivalisé de vitesse pour faire rire le public (Courchesne y a encore trouvé le moyen de se faire tuer, au grand plaisir du public), mais l’ensemble souffrait encore une fois d’une structure faible.

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Frédéric Barbusci et LeLouis Courchesne, Le premier flocon (Photo Daphné Bathalon)

Troisième période : se démarquer

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Jean-François Nadeau, La langue de l’iguane (Hugues Hugues photos)

Alors qu’il avouait, en entrevue d’inter-période, qu’il se sentait un peu rouillé de n’avoir pas été sur la patinoire depuis le 15 février, Jean-François Nadeau a brillé en troisième période. Il a littéralement volé la vedette à Landry, en vieille malcommode, et à Bossé, en gamine amoureuse des animaux, dans l’impro La langue de l’iguane. Nadeau y a incarné avec son talent habituel pour l’imitation un magnifique iguane, blasé, mais bien dressé. La mixte de neuf minutes, bien installée par les jeux joueuses, a même été l’occasion de faire un nouveau clin d’œil au personnage de la femme enceinte de Longpré. L’une des plus belles impros du match, à peine assombrie par une pénalité de retard de jeu à Barbusci. Les Jaunes ont à nouveau égalisé la marque avec cette impro.

La période s’est poursuivie avec une autre belle impro, Ukulélé, dans laquelle deux jeunes touristes ne parvenaient pas à se débarrasser d’un G.O. collant incarné par Courchesne. Sur leur lancée, les joueurs ont offert une prestation des plus dynamiques avec l’impro suivante, Le concept de l’angoisse. L’impro freudienne mettait en vedette une jeune angoissée et son thérapeute aux méthodes pas très orthodoxes… Une autre pénalité de retard de jeu, cette fois à Anne-Élisabeth Bossé, a malheureusement contraint les Rouges à accorder un point aux Jaunes, par cumulation de trois points de pénalité. Le second comptage du match a donné le point aux Rouges.

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Simon Boudreault et Eve Landry, Rendez-vous sous la lune (Photo Daphné Bathalon)

Le Rendez-vous sous la lune, à la manière de Victor Hugo, a été plus probant. Simon Boudreault (le soupirant repoussant) et Eve Landry (la belle) flirtant tout en finesse, poursuivis par LeLouis Courchesne (le fiancé de la belle). L’impro a donné lieu à un très beau moment chanté, gracieuseté des trois joueurs. La belle voix de Landry et sans doute aussi l’envie du public d’avoir une impro supplémentaire n’ont sûrement pas été étrangères à ce nouveau point empoché par les Jaunes.

Aucune équipe n’étant parvenu à distancer l’autre pendant ce match à forces égales, il a fallu la courte comparée d’une minute Ovipare pour déterminer les vainqueurs. Du côté des Jaunes, on a misé sur une poule qui dévore ses propres œufs, à la grande horreur de son propriétaire. Du côté des Rouges, on a opté pour une cliente difficile qui veut absolument commander des œufs chez St-Hubert (après tout, il suffit de prendre la poule assez jeune pour qu’elle soit encore un œuf, non?). Le public a préféré la poule, donnant la victoire aux Jaunes pour ce match qui s’est terminé sur la marque de 7 à 6.

Les étoiles du match
Première étoile : Simon Boudreault
Deuxième étoile : LeLouis Courchesne
Troisième étoile : Frédéric Barbusci

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.