Cinq regards sur Nous : critique et analyse du film « Nous autres, les autres » de Jean-Claude Coulbois

par | 13 mai 2016

Par Olivier Dumas

Par sa beauté visuelle  et son sujet qui aurait mérité une analyse plus percutante, le documentaire Nous autres, les autres de Jean-Claude Coulbois, montre des préoccupations du théâtre québécois des années 2010 en scrutant les univers de cinq créateurs masculins.

Jean-Claude Coulbois

Jean-Claude Coulbois

En plus de portraits sur Robert Gravel et René Daniel Dubois, le cinéaste avait proposé à la fin des années 1990 le très éclairant Un miroir sur la scène. Celui-ci racontait des pans de notre répertoire scénique. Très partiel toutefois, il sillonnait trois décennies, soit de 1967 à 1997. Le présent exercice focalise davantage sur le particulier que le général ; il pose son regard sur les réalisations récentes de quatre auteurs-acteurs-metteurs en scène (Olivier Choinière, Olivier Kemeid, Mani Soleymanlou et Emmanuel Schwartz) et d’un comédien né en Ukraine, Sasha Samar. Nous assistons d’abord aux préparatifs du spectacle choral Polyglotte de Choinière, qui scrutait le processus d’intégration des arrivants en sol canadian. S’enchevêtrent par la suite des extraits du triptyque UnDeux ou Trois de Soleymanlou (Schwartz a collaboré aux deux derniers) et des préparatifs de la reprise du très émouvant Moi, dans les ruines rouges du siècle. Cette œuvre s’inspire de la vie de Samar, que Kemeid a réécrite et dirigée. La connaissance de soi et l’altérité vont de pair avec la découverte d’un nouveau territoire dans ces créations acclamées par la critique, à l’exception d’un Polyglotte aux réactions mitigées à sa création.

Une séquence brève, mais symbolique de Trois, texte collectif mis en scène par Soleymanlou, commence ce périple dans la métropole québécoise. Cette dernière occupe une place prédominante, et souvent vivante, pendant 85 minutes ; à elle seule, Montréal incarne un personnage à part entière avec les enseignes de ses théâtres institutionnels, ses logements et son Vieux-Port enchanteur. L’une des prises les plus saisissantes arrive au tout début, lorsqu’un avion traverse le ciel à proximité de la tour brune de Radio-Canada. L’appareil disparaît momentanément pour ressurgir à la vitesse de l’éclair, laissant planer consciemment ou non l’ombre du 11 septembre 2001.

Dans une société qui se gargarise du détachement envers son héritage catholique,  il paraît ici d’autant plus fascinant de voir défiler, sous divers plans, plusieurs symboles religieux. Ainsi, des églises imposantes, la croix du Mont-Royal, ou encore l’oratoire Saint-Joseph attirent le regard. Sans forcer le trait, le réalisateur confère l’un des magnifiques paradoxes de ce paysage urbain. D’aussi fortes contradictions auraient apporté davantage de couleurs aux enjeux identitaires bien exposés, mais rarement remis en question.

Olivier Choinière, crédit ACPAV Film du 3 Mars

Olivier Choinière, crédit ACPAV Film du 3 Mars

Classique, la facture sonore et visuelle n’en demeure pas moins agréable pour les yeux et les oreilles, avec une musique originale de Larsen Lupin. L’une des forces du traitement cinématographique de Coulbois se situe dans la forme des cinq témoignages, qui se superposent. Les artistes ont collaboré étroitement aux projets des autres, soit Samar et Kemeid, ou encore Schwartz et Soleymnalou. En novembre prochain, Kemeid et Soleymanlou dévoileront par ailleurs, avec Geoffrey Gaquère, leurs Lettres arabes à l’Espace Libre.

Certains segments traduisent une réflexion plus singulière sur le sujet complexe des identités intimes et sociales. «La confiance en soi est faite d’humilité», disait le journaliste et pédagogue indépendantiste Pierre Bourgault. Dans cet esprit d’éloquence et de générosité, le verbe d’Olivier Keimed et le parcours de Sasha Samar se démarquent des autres par leur aisance à secouer le cocotier de certitudes immuables du «beau milieu», pour reprendre une expression de Raymond Cloutier.

Ancien collaborateur à la revue Liberté, Kemeid, qui affirme être né symboliquement au Carré Saint-Louis, démontre une justesse ironique dans sa pensée intellectuelle. Il concilie harmonieusement une émotion palpable à ses interrogations face à un monde où les repères se transforment rapidement. Dans la salle de répétition de Moi dans les ruines…, il traduit la nécessité et le rôle du théâtre, lorsque cet art parvient, parfois simplement en racontant une vie humaine, à rejoindre l’universel. En plein travail avec les comédiens, Sacha se retrouve dans un moment d’intimité avec son père fictif, incarné par Robert Lalonde. À l’écoute de leur échange de mots dans les bras l’un de l’autre, des bruits de sanglots se font discrètement entendre. Dans un désir d’expliquer la forte identification du public d’ici au récit de Moi dans les ruines…, son orchestrateur confirme qu’à ses yeux, il s’agit d’une pièce québécoise.

Un peu plus, loin dans le film, il demeure impossible de rester de glace devant l’évocation du cheminement de Sasha Samar. L’artiste s’est exilé à Montréal il y a une vingtaine d’années avec sa conjointe et quelques sous en poche. La tendresse manifestée pour sa ville et son quartier d’adoption (au lieu de s’enfermer dans un «ghetto» selon ses dires, il a choisi le Plateau Mont-Royal où il a trouvé sur le trottoir son premier matelas) nous atteint en plein cœur, sans aucun effet de misérabiliste ou de prétentions moralisatrices.

Sasha Samar, crédit photo ACPAV Films du 3 Mars

Sasha Samar, crédit photo ACPAV Films du 3 Mars

Par contre, les confidences des autres «cobayes» ne relèvent pas du même dévoilement émotionnel. Les quelques fragments retenus de Un ou de Deux décrochent des rires, en symbiose avec ceux entendus dans la salle lors des représentations. L’autodérision et les pointes d’humour sarcastiques de Soleymanlou et de Schwartz s’amusent à tordre le cou des stéréotypes. Mais les enchaînements de Trois, une fresque de quatre heures où se côtoient une cinquante d’interprètes d’origines diverses, se transposent à l’écran par un résultat moins concluant. Les parcelles des discussions retenues (pas nécessairement représentatives du tout) ressemblent à une Tour de Babel ou de séances de défoulement de groupe sur des réalités épineuses (comme le sens du discours de Jacques Parizeau la soirée du référendum de 1995). Simplifiés dans les circonstances, les enjeux deviennent de simples coups de gueule. Le même sentiment émane du traitement plutôt expéditif autour de Polyglotte, le projet fédérateur de Choinière. Dans son désir que sa profession s’ouvre à des réalités moins abordées habituellement sur les planches, le dramaturge a à peine le temps d’effleurer le sujet. Traitée seulement en surface devant la caméra, sa démarche  ne dépasse que très peu ses intentions affichées de métissage culturel.

Le film de Jean-Claude Coulbois peut ainsi interpeller les initiés du sixième art. Les néophytes risquent toutefois de décrocher assez rapidement devant une aussi minime mise en contexte. Le réalisateur était arrivé à un traitement moins hermétique pour Un miroir sur la scène. La présence des personnes interviewées (dont les très articulés René Daniel Dubois et Pol Pelletier) et les courants esthétiques s’inséraient alors volontiers dans la mémoire des spectateurs.

Tout en déplorant l’absence de voix féminines comparables aux garçons dans le vent (une Annick Lefebvre, une Talia Hallmona ou une Catherine Vidal par exemple), le long-métrage Nous autres, les autres se caractérise par son esthétisme raffiné. Il manque néanmoins du souffle et  des explications lumineuses pour emballer totalement.

Le film Nous autres, les autres est à l’affiche dans une programmation régulière dès le 13 mai à la Cinémathèque québécoise et au Cinéma Cartier à Québec