Christ humain pour civilisation désenchantée : entrevue avec Angela Konrad pour «Golgotha Picnic»

par | 14 septembre 2018

Angela Konrad marie ses préoccupations sociopolitiques à l’amour du prochain dans Golgotha Picnic.

Automne 2013, le public montréalais fait connaissance avec les univers étranges d’Angela Konrad. Ses Variations pour une déchéance annoncée), déconstruction de La Cerisaie d’Anton Tchekhov, avec une Dominique Quesnel torturée et vaporeuse, en avaient secoué plusieurs. Depuis, la metteure en scène installée à Montréal et professeure à l’École supérieure de l’UQAM propose un corpus exigeant qui rejette les consensus, notamment Auditions ou Me, Myself and I et Macbeth d’après la « tradaptation » de Michel Garneau. Fidèle à des interprètes qu’elle affectionne (Quesnel, Lise Roy, Marie-Laurence Moreau) tout en désirant intégrer de nouvelles énergies (Samuël Côté et Sylvie Drapeau ici pour Golgotha, et d’autres, dont Violette Chauveau, pour sa prochaine réalisation, Platonov amour haine et angles morts, à nouveau d’après Tchekhov), elle a trouvé avec Golgotha Picnic un matériau pour illustrer « un monde à la dérive ».

Angela Konrad, crédit photo Ying Gao

Présentée pour la première fois en France en 2011, la tragi-comédie écrite et conçue par l’auteur argentin exilé en Europe, Rodrigo Garcia, avait suscité la polémique pour sa critique sur la société de consommation et sa perception « humanisée » de Jésus de Nazareth. Ont fusé des accusations de blasphèmes et de christianophobie. Un pianiste jouait Les Sept Dernières Paroles du Christ en Croix de Joseph Haydn complètement nu. Dans son adaptation « à la fois lucide et désabusée », elle retrouve deux complices (Dominique Quesnel et Lise Roy), en plus d’accueillir Sylvie Drapeau, Samuël Côté et le pianiste David Jalbert pour jouer le Haydn.

Artiste en résidence à l’Usine C où se déroule l’entrevue près de la billetterie, Angela Konrad se sent comme chez elle dans ce lieu où elle prend le temps de saluer gentiment tout le monde. Son attirance pour l’œuvre aux apparences sulfureuses de Garcia ne vise aucunement la polémique, comme certaines exécutions scéniques de pièces critiquant la religion (Le Testament de Marie de Colm Tóibín ou Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci). « La controverse autour de Golgotha était un faux scandale. J’ai été emballée par la force du texte qui était servi par la mise en scène (où des pains hamburgers recouvraient le plateau, métaphore du gaspillage) ». La metteure a retravaillé la partition pour l’ancrer « dans la fonction sociale et politique du théâtre », en continuité avec ses Robots font-ils l’amour qui scrutaient notre rapport au transhumanisme.

L’intrigue s’articule autour d’un jeune homme (Samuël Côté), un Christ contemporain gravement blessé après un accident de la route, et de trois femmes. « J’ai réparti le texte en ayant en tête la voix des comédiennes. Dominique Quesnel représentait pour moi la pensée concrète, la plus populaire, la plus proche aussi de celle de Garcia. Elle était déjà la conscience politique dans Les Robots. Je voyais en Lise Roy la voix de l’esthétisation de l’art et du sublime (dans l’une de ses répliques, elle critique même les sculptures d’Anish Kapoor, « cette illusion, ce vide qui fait rêver la perception vulgaire »). Pour Sylvie Drapeau, je percevais un rapport à l’amour maternel. Chacune des actrices se rapproche également d’un courant artistique : le réalisme (Quesnel), le symbolisme (Roy) et l’intimisme (Drapeau). « L’histoire de l’art est un dada pour moi », soutient Konrad, rieuse en évoquant ses recherches récentes sur le peintre mosaïste et architecte florentin du 13e siècle, Giotto di Bondone.

« Nous produisons des signes pour amener les perturbations, les divergences. » Car dans la cité, le théâtre doit scruter « les contradictions dans les discours pour en révéler les tensions sous-jacentes ».

L’approche interdisciplinaire n’occulte pas un rigoureux travail de lecture et d’analyse, dont L’Ecclésiaste, livre de la Bible hébraïque «beaucoup commenté par les philosophes. « Garcia réussit avec une puissance extraordinaire à confronter le rapport au sacré, à la transcendance et à la mort. » Par ailleurs, la présence de la musique de Joseph Haydn et de l’instrumentiste David Jalbert (« qui donnera un véritable concert de piano ») permettent de déjouer les frontières entre les genres. Son Golgotha démantibule aussi la notion de personnage. « Impossible pour les interprètes de s’identifier à leurs rôles respectifs. Le discours devient en quelque sorte le personnage. Mon approche s’apparente à celle d’une sculptrice avec le corps-texte. » Mélomane avertie, la metteure en scène risque de surprendre avec Haydn, elle qui avait mêlé les voix d’Amy Winehouse et de Maria Callas dans Variation ou encore intégré de la noise pour Macbeth. Cet éclectisme témoigne des soubresauts de la société. « Nous produisons des signes pour amener les perturbations, les divergences. » Car dans la cité, le théâtre doit scruter « les contradictions dans les discours pour en révéler les tensions sous-jacentes ».

Mis à l’avant-plan, le texte donne l’occasion pour Konrad de conjuguer une substance mélangeant « le vulgaire et la beauté, le trivial et le sublime. Garcia aime jouer avec les différences et réinterroger la culture chrétienne, en opposition aux dogmes de l’institution. C’est une erreur de penser qu’il se moque des croyants. » Le traitement évite la morale, les sermons. « Ici, personne ne donne de leçons ou de sentences avec le doigt en l’air. » Angela Konrad se permet également de virulentes piques, entre autres lors d’une réplique où Dominique Quesnel rend hommage aux riches, dont le patron d’IKEA. « La loi du marché a remplacé le message d’amour », lance-t-elle.

Image promotionnelle Golgotha Picnic – Agnus Dei de Francisco de Zurbarán

Sa distribution portera les costumes de Ying Gao, designer et professeure à l’École de mode de l’UQAM. Quelques minutes avant une première répétition dans la grande salle de l’Usine C, Angela Konrad réitère sa grande affinité avec Rodrigo Garcia qui « nous libère des codes de la performance. J’explique aux acteurs que je ne peux pas leur dire comment jouer leur rôle. Je ne le sais même pas moi-même. Chacun doit trouver son parcours avec la volonté que le verbe s’incarne. C’est ce que j’appelle la distanciation post-brechtienne, où les interprètes doivent se pencher au-dessus d’un abîme pour faire tomber les masques. »

Golgotha Picnic clôt sa trilogie amorcée par la culture narcissique de Last night I dreamt that somebody loved me, poursuivi par le discours scientifique des Robots font-ils l’amour. Par la suite, la femme de théâtre continuera à disséquer nos soubresauts contemporains, notamment à l’aide d’un Tchekhov moins connu (Platonov) et du projet-enquête sur la notion de virilité dans la société actuelle, en phase avec son rôle de dramaturge « qui est d’écrire la sensibilité à travers les corps ».

Golgotha Picnic du 18 au 29 septembre 2018 à l’Usine C.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.