Ces deux voix qui nous rassemblent : entrevue avec Benoît Vermeulen et Marie-Christine Lê-Huu pour Je cherche une maison qui vous ressemble

par | 4 septembre 2018

Dans Je cherche une maison qui vous ressemble, Benoît Vermeulen conjugue le verbe de Marie-Christine Lê-Huu aux idéaux de Pauline Julien et Gérald Godin.

Le 1er octobre 1998 à l’âge de 70 ans, Pauline Julien nous quittait après un long combat contre une rare maladie dégénérative. La chanteuse est allée rejoindre son compagnon de route des trente dernières années : le poète-député Gérald Godin. Pourtant, au cours de la décennie subséquente, les traces de la « passionaria du Québec », reconnue pour ses engagements en faveur de l’indépendance du Québec et l’émancipation des femmes, ont tardé à se manifester, malgré l’acharnement de fidèles alliées comme Monique Giroux. Or, depuis quelque temps, des œuvres scéniques nous la ramènent dans la mémoire collective. Mentionnons T’en souviens-tu Pauline?, du Théâtre AcharnéE en 2014 et un récital d’un groupe de filles lors des dernières Francofolies de Montréal. Avant Je ne te savais pas poète, d’après la correspondance entre Julien et Godin, prévu cet automne, et un peu plus tard, ColoniséEs d’Annick Lefebvre aussi sur ces deux figures marquantes, Marie-Christine Lê-Huu et Benoît Vermeulen sondent également le couple mythique dans l’intrigant Je cherche une maison qui vous ressemble.

Marie-Christine Lê-Huu, crédit photo Julie Artacho

Tout au long de l’entrevue effectuée un lundi matin en plein cœur du Plateau Mont-Royal, la dramaturge et le metteur en scène ont parlé avec ferveur de Gérald Godin, poète devenu député du Parti québécois dans la circonscription de Mercier (1976-1994) jusqu’à l’année de son décès, mais surtout de Pauline Julien, chanteuse à la voix et à la gestuelle flamboyantes, actrice (Bulldozer) et parolière (L’Étranger). L’idée du spectacle vient de Catherine Allard (elle incarne dans la pièce deux rôles : elle-même et Pauline Julien), qui porte en elle ce projet depuis la parution en 2009 du livre épistolaire La Renarde et le mal peigné. « Nous avons ici deux personnalités fortes, deux personnages de théâtre en soi », dévoile d’entrée de jeu Benoit Vermeulen, entre les bruits des camions qui s’activent sur la rue Laurier.

D’abord comédienne, Marie-Christine Lê-Huu s’illustre désormais par sa plume théâtrale (Jouliks, bientôt adapté au grand écran par Mariloup Wolfe, et pour les tout-petits, l’amusant Ma mère est un poisson rouge dont elle a signé aussi la mise en scène). D’emblée, elle voit certains parallèles de son existence avec les protagonistes de sa partition. « Je suis née en 1970 (l’année de la Crise d’octobre qui a causé l’arrestation de plus de 500 personnes, dont celle de Julien et de Godin) à une époque où nous pouvions sentir plus concrètement l’engagement politique des artistes. Nous écoutions Pauline Julien à la maison. Je me souviens encore de la peine ressentie par ma famille lors de la défaite du premier référendum. »

Codirecteur artistique du Théâtre Le Clou, acteur et metteur en scène reconnu autant par ses incursions chez les adolescents que chez les adultes (dont Romances et karaoké, l’intimiste Des arbres et une relecture cet automne de Bilan de Marcel Dubé), Vermeulen a été séduit immédiatement par l’écriture de sa comparse. Immédiatement, il s’est remémoré le célèbre soir du 20 mai 1980. « Il y avait une opposition vive entre mon père indépendantiste et ma mère fédéraliste. » Malgré les divergences idéologiques, la musique les rapprochait : Gilles Vigneault, Boris Vian, et, bien sûr, Pauline Julien. « Durant ces années, les frontières entre la création et le politique étaient moins tracées, moins délimitées. Plus tard, j’ai eu la chance de croiser Pauline Julien lorsqu’elle a participé au superbe spectacle Voix parallèles où elle partageait la vedette avec Hélène Loiselle que je connaissais. »

« Notre proposition démontre justement la tendresse pour une période de fierté où la politique semblait portée par une dignité. Pour en montrer toute la beauté qui nous touche. »

Je cherche une maison qui vous ressemble espère rendre tangible un passé qui semble parfois « si lointain » sans s’enliser dans la nostalgie. « L’équipe est ancrée dans la société actuelle. Nous prenons parti de l’héritage, avec le regard du présent sans tomber dans les réinterprétations. Nous sommes plus au niveau poétique qu’informatif », soutiennent les deux concepteurs. La réalité et la fiction s’enchevêtrent entre les destins des deux êtres militants et ceux des deux interprètes présents sur scène. La dramaturge raconte que le récit s’inspire même directement de la vie de Catherine Allard. « Son père demeurait au Manitoba. Un jour, il a entendu Pauline Julien chanter et a décidé de venir s’établir au Québec. » Pour Gabriel Robichaud, à la fois sous ses propres traits et ceux de Godin (à qui il porte une grande admiration), « il nous semblait intéressant d’avoir un acteur également poète ». Originaire de l’Acadie, sa collaboration apportait « une dimension élargie quant au rapport avec les mots et en filigrane, les relations entre le peuple québécois et les autres francophones qui vivent à l’extérieur du Québec ».

Photo de la production, source Suzanne O’Neill

Vermeulen constate ici, avec la progression non linéaire et non chronologique, une continuité avec ses mises en scène antérieures, qualifiées par lui de « tableaux performatifs ». La musique occupe une place prédominante, notamment par des prestations en direct de Gaël Lane Lépine, Gabriel Lapointe et Cédric Dind-Lavoie. Le public découvrira le « talent extraordinaire de chanteuse de Catherine Allard, qui ne cherche pas à imiter, même si elle devait trouver sa Pauline intérieure », aidée dans cette aventure par Marie-Claire Séguin comme coach vocal.

Par ailleurs, sept ou huit chansons devraient être entendues tout au long du spectacle. « Elles poursuivent la narration et s’intègrent dans le récit », précise Benoît Vermeulen. Après avoir écouté une grande partie du répertoire, autant les compositions des années 1960, plus classique et imprégnées de la Rive gauche parisienne où elle a déjà vécu (dont leur préférée à tous les deux, Alors (voir la vidéo), tiré du premier album), que les textes plus engagés après 1970 ou intimistes (« dont la magnifique et biographique Je vous aime écrite pour elle par Réjean Ducharme »). Réentendre autant d’airs connus que méconnus a aidé Marie-Christine Lê-Huu à trouver sa personnalité d’écrivaine, sa « vérité intuitive et comment faire surgir les émotions sans occulter les faits pour faire émerger une Pauline qui nous correspond. J’y ai vu une opposition intéressante avec Godin, dépeint avec une sorte de cynisme mou à l’assurance tranquille. »

Le deux complices soulignent avec enthousiasme le travail de défricheuse effectué par Catherine Allard « qui a beaucoup lu et rencontré certaines connaissances de la défunte, dont ses deux enfants, Pascale et Nicolas Galipeau. » Ce dernier a même assisté à des répétitions. « Il a beaucoup apprécié. Ça apaise une équipe », avoue en chœur, et avec le sourire, le tandem.

Or, le plaisir perceptible des propos échangés n’esquive pas la grande interrogation présente tout au long de l’entrevue et dont Je cherche une maison qui vous ressemble tentera de faire écho. Que reste-t-il de l’héritage si vivace de Pauline Julien et de Gérard Godin en comparaison avec un présent qui leur paraît plus flou, plus individualiste et moins imprégné par les rêves et projets collectifs? « Il y a de la désillusion. Notre proposition démontre justement la tendresse pour une période de fierté où la politique semblait portée par une dignité. Pour en montrer toute la beauté qui nous touche », lancent d’un seul souffle les deux artistes.

Je cherche une maison qui vous ressemble du 11 au 29 septembre 2018 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier