Ce que la danse fait au théâtre, 25 ans plus tard – entretien avec Paula de Vasconcelos et Paul-Antoine Taillefer, de Pigeons International

par | 16 février 2013

par Sara Fauteux

Paula de Vasconcelos Crédit: Paul-Antoine Taillefer

Paula de Vasconcelos
Crédit: Paul-Antoine Taillefer

Depuis que Paula de Vasconcelos et Paul-Antoine Taillefer ont fondé Pigeons International en 1987, bien des choses ont changés sur la scène théâtrale montréalaise. À l’époque, inspirés par le travail d’artistes comme Gilles Maheu ou Pina Bausch, ils ont l’intuition d’intégrer une partition physique très forte à leur travail en théâtre et d’explorer le théâtre-danse.

La compagnie émerge dans un milieu où peu de compagnies de théâtre intègrent la danse, mais où plusieurs ont la volonté de renouveler les formes et les pratiques théâtrales.  « Il y avait beaucoup plus de folie à l’époque », se souvient Paula de Vasconcelos qui pense entre autres à Jean-Pierre Ronfard et à ses spectacles expérimentaux.

Vingt-cinq ans plus tard, quel constat doit-on faire en observant ce qu’est devenu le milieu du théâtre au Québec? Est-ce que cette recherche du corps et de l’intégration de la danse au théâtre a fait des petits? Il semble bien que non. En fait, alors qu’à l’étranger, de plus en plus de compagnies mélangent la danse et le théâtre et même ne le conçoivent plus que comme cela, au Québec et même au Canada, Pigeons International est une des seules compagnies à se consacrer à ce travail.

Selon Paula de Vasconcelos : « Il y a un immense décalage entre le milieu de la danse et du théâtre à ce niveau. Le théâtre est un peu resté figé à une autre époque alors que le milieu de la danse a acquis une certaine souplesse. » Paul-André ajoute que « Le milieu de la danse s’est beaucoup théâtralisé et s’est ouvert à d’autres langages. Alors que le théâtre est dans une période très traditionnelle qui ne questionne pas beaucoup la forme. »

Il est vrai qu’au théâtre à Montréal, le texte et le personnage sont encore centraux et abordés de manière très traditionnelle. Ayant depuis longtemps abandonné ces conventions, Paula de Vasconcelos recherche autre chose lorsqu’elle aborde la création théâtrale: « J’appelle ça la nudité de l’âme. » Elle travaille une qualité de présence – habitée, pleine – sur scène, recherche d’abord l’intériorité plutôt que la technique. « Parfois, un artiste peut devenir très virtuose dans sa capacité de dire un texte ou de jouer et s’il s’appuie sur cette virtuosité, ça évacue l’intérieur, la vérité. »

Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fait pas appel à la virtuosité des artistes. Son plus récent spectacle, Humanity Project, qui met en scène une quarantaine d’interprètes dont la plupart sont des bénévoles, qui se transforment en danseurs-acteurs pour quelques représentations.  Avec ce projet, elle cherche autant à créer en toute simplicité un mouvement intérieur, une « présence poussée à la puissance 40 » que des chorégraphies très travaillées qui exigent une grande technique de la part des artistes.

Dans Humanity Project, comme dans Grâce à Dieu, ton corps, il n’y a pas de texte. Au cours de ces 25 années, le rapport entre texte, danse, jeu, corps et mouvement s’est déplacé. Le langage de la compagnie Pigeons International s’est défini avec le temps comme étant une « écriture scénique », qui fait parfois appel au texte, parfois davantage au corps ou même à d’autres médias. Chaque projet est unique et impose son propre langage. « Avec l’âge, je me donne la totale liberté de faire exactement ce que je veux.  Le texte est là lorsqu’il s’impose », affirme la chorégraphe.

Au fil des projets, les rôles des deux comparses se sont définis au sein de la compagnie. Alors que Paul-Antoine Taillefer œuvre aujourd’hui davantage du côté de la production et de la promotion tout en participant de près ou de loin à la création des spectacles, Paula de Vasconcelos assure la direction artistique et la création des œuvres. Complémentaires et visiblement tous deux passionnés par leur travail, ils mènent à eux deux la barque de Pigeons International. Et ce n’est pas une petite barque.

Bien sûr, il y a la question financière qui pèse de plus en plus sur les créateurs. « Le risque n’est pas du tout valorisé par les subventionneurs.  Tout le milieu s’est professionnalisé et il y a toujours de plus en plus de contraintes. Aujourd’hui, tout est axé vers la diffusion » selon Paul-Antoine Taillefer. Dans ce contexte, ils se partagent du mieux qu’ils peuvent la charge administrative qui est chaque année de plus en plus lourde.

Comment envisagent-ils le futur de Pigeons International? « Chaque jour, chaque année, on est plus fragilisé en tant que milieu, en tant que compagnie. C’est difficile de voir loin » déplore Paule de Vasconcelos.  Le futur est donc toujours inquiétant? « Oui, il y a toujours une incertitude financière, mais pas d’incertitude artistique », soutient Paul-Antoine Taillefer. « Ce qui nous porte, c’est le rêve des projets à venir. Ça nous emballe de savoir comment le prochain spectacle va naitre, ce qu’il va devenir. »