Ce miroir que nous transposons: entrevue avec Michel-Maxime Legault

par | 28 septembre 2015

Par Olivier Dumas

Sur la scène de la salle Jean-Claude Germain, Michel-Maxime Legault orchestre Ce que nous avons fait de Pascal Brullemans, une pièce équilibriste entre la poésie allégorique et les ravages bruts de la schizophrénie dans l’existence du créateur.

Crédit photo : Ulysse del Drago

Crédit photo : Ulysse del Drago

Un mardi en début d’après-midi, la salle de répétition du théâtre de la rue Saint-Denis ressemble à un sanctuaire avec ses longs rideaux noirs et la lumière du soleil qui entre avec fracas par la fenêtre. Pourtant, le prolifique metteur en scène et acteur ne semble aucunement intimidé par l’atmosphère solennelle du lieu. Il dévoile plutôt avec franchise la matière première de la «théâtralisation d’une histoire ancrée dans le réel», soit un témoignage directement inspiré des répercussions sur sa vie et celle de ses parents alors que sa sœur est atteinte d’un trouble mental chronique. Après une première collaboration pour Moi et l’autre sur les efforts d’intégration de la comédienne Talia Hallmona à la société québécoise, Pascal Brullemans désirait poursuivre son approche de documentaire-fiction en traitant cette fois-ci de la maladie mentale. «Au moment où il m’a approché, je lui ai dit: savais-tu que ma sœur était schizophrène? Et de fil en aiguille, je lui ai raconté des pans importants de ma vie», avoue-t-il sobrement.

Pour ancrer cette aventure dans un quotidien prenant et tangible, Michel-Maxime Legault a réuni trois collaborateurs de confiance: Robert Lalonde et Sylvie Drapeau qu’ils avaient dirigés dans Piaf, ainsi que Marie-Pier Labrecque (Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu). Le texte de Ce que nous avons fait a bénéficié de leurs précieux éclaircissements. Même si le travail porte la signature de l’auteur, «nous avons pas mal donné nos commentaires pour aboutir à un résultat qui ne soit pas déconnecté du réel».

À la fois rude et allégorique, l’œuvre s’insère parfaitement dans la dramaturgie de Pascal Brullemans (dont la magnifique Vipérine) où les tragédies ne stigmatisent jamais les individus. Le récit s’ouvre sur des horizons plus larges, et «non une vision restrictive d’un problème. Je veux exposer les conséquences et les impacts de la maladie sur la famille», souligne-t-il. Son trio d’interprètes s’est naturellement imprégné de ce courant d’esprit. «J’ai réuni une équipe en laquelle j’avais parfaitement confiance pour entrer de plein fouet dans les interstices de l’intimité, sans porter aucun jugement moral. L’humour et l’aisance de conteur de Robert correspondaient au père qui cherche toujours à dédramatiser les situations et à rétablir la paix. Sylvie connaît la situation de l’intérieur, car elle a également un frère atteint de schizophrénie. Elle a accepté de revivre avec nous des émotions fortes sous les traits d’une mère qui veut aider sa fille à tout prix. Et dans le regard de Marie-Pier, j’aperçois les yeux qui fuient de ma sœur, comme une noyée avant de sombrer dans la folie. C’est troublant, ça fait peur. Marie-Pier peut avoir facilement l’énergie et l’instinct d’une petite fille. Elle peut porter cette souffrance. Dans l’histoire, le personnage a 28 ans, soit le moment où s’est déclenchée chez ma sœur la spirale qui a fait tout éclater».

En répétition

En répétition

En reprenant certains éléments de l’action, la pièce se distincte par sa composition dramatique en forme de boucles. «Cela indique clairement que le problème n’a jamais de fin, qu’il y a toujours un perpétuel recommencement». Mais heureusement, le traitement ne baigne pas dans le psychologisme. «Il est difficile de tout comprendre. Nous sommes souvent dans le mystère», explique le metteur en scène. Des recherches ont permis d’approfondir le sujet, mais à la base «c’est le besoin d’un théâtre qui focalise sur l’humain plutôt que sur des données scientifiques». Tel un jeu de miroir, le récit utilise le couteau que la fille ne quitte jamais des yeux, ici une métaphore des identités fragiles, jamais figées. «Pascal a eu l’idée de l’objet comme si c’était la folie elle-même qui se transférait d’une personne à l’autre. Nous nous demandons presque qui est fou et qui a véritablement toute sa tête. Avant son diagnostic, ma sœur essayait d’avoir une vie normale avec ses trois enfants».

Malgré ses couleurs sombres, la structure se plait à jouer sur le procédé de distanciation de l’esprit brechtien où l’artiste indique le rôle qu’il s’apprête à jouer. «Nous sommes dans l’illusion du théâtre. Parfois, nous nous demandons  même qui parle de qui à qui». Les différences de style constituent un autre défi, alors que s’alternent les monologues-vérités «où le père, la mère et le fils dévoilent leurs pensées profondes» et des dialogues rapides et incisifs à l’image du caractère impulsif de la fille. Cette dernière «devient une bombe qui peut éclater à tout moment et qui nous fuit sans cesse entre nos mains». L’information y est donnée par touches oscillant entre la violence et la délicatesse. Le vocabulaire spécifique à la santé mentale n’est volontairement jamais explicitement nommé. «Nous pourrions avoir une enfant seulement troublée. C’est l’humanité des personnages avant tout qui m’intéresse.»

Dans le dernier segment du spectacle, Michel-Maxime Legault apparaît dans la peau du fils («un choix qui s’est imposé»), qui symbolise ici la métaphore de l’éloignement et du moment présent. «Le fils représente l’image du sauveur pour ses parents, même s’il prend la décision de se détacher d’eux et de ne pas répondre à leurs appels téléphoniques». Or, les dilemmes n’occultent jamais totalement la culpabilité qui émerge à un moment ou un autre, comme celui d’accepter ou de refuser l’héritage familial. Ses proches n’ont ressenti aucun froissement devant un tel dévoilement public. «Mes parents se sentent à l’aise avec l’existence de la production. Nous entendons sur bande audio la voix de ma sœur. Avec Ce que nous avons fait, je lui rends hommage. Elle m’a confié que j’avais comme artiste la possibilité d’exprimer des choses qu’elle aimerait pouvoir dire elle-même. Elle aurait pu en être une elle-même», révèle ce fils de cultivateurs originaire de Saint-Polycarpe.

Le traitement scénographique tente d’harmoniser toutes les couches de l’écriture. «La lumière accompagne les enjeux, plutôt que de trop les souligner», tout comme la conception sonore de Gaël Lane Lépine «qui nous incruste dans la tête de la fille, sans toutefois rien gommer», sans oublier les éclairages d’Anne-Marie Rodrigue Lecours conçus «comme si nous étions sur un fil en perpétuelle tension». La scénographie a changé en cours de route pour atteindre une plus grande épuration. «Au début, le fils apparaissait en jouant du piano. Mais j’ai constaté que son absence rend la charge émotive encore plus forte». Avant de rejoindre ses collègues quelques jours avant la première de Ce que nous avons fait, Michel-Maxime Legault martèle sa volonté : «(j’aimerais) que le public ouvre ses horizons et se demande si on peut véritablement sauver les gens que l’on aime».

Ce que nous avons fait, à la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 29 septembre au 17 octobre 2015 – supplémentaires 3 octobre 16h, 20 octobre 19h, 21 et 22 octobre 20h