Buffet assaisonné: entrevue avec Mireille Camier, metteure en scène du Dragon d’Or

par | 28 mars 2014

par Olivier Dumas

Le Dragon d’Or ; on pourrait considérer à priori la nouvelle production des compagnies Théâtre Décalage et Productions Quitte ou double comme le petit frère du Dragon bleu de Robert Lepage ou de tout autre animal à ailes et griffes de sa célèbre quadrilogie. C’est plutôt un texte intrigant et complexe qui a séduit la metteure en scène Mireille Camier, par sa vision imaginative de nos sociétés contemporaines.

Mireille Camier, crédit photo Maude Perrin

Mireille Camier, crédit photo Maude Perrin

Écrit en 2009, la pièce du dramaturge allemand Roland Schimmelpfenning déjoue les conventions théâtrales pour nous exposer en pleine face un monde abrupt où les frontières entre rêve et réalité deviennent floues. Le Dragon d’Or représente un restaurant de spécialités asiatiques d’une grande ville. Comme l’explique d’entrée de jeu Mireille Camier, c’est dans ce lieu que « s’amorce une intrigue métaphysique où la parole passe sans cesse d’un personnage à l’autre ».

Assise dans la salle de répétition du Prospero, la metteure en scène parle avec ferveur de ce créateur. Quelques-unes de ses œuvres ont atterri sur les scènes québécoises, dont Une nuit arabe, qui a connu une très bonne lecture sous les doigts d’Éric Jean. Mireille Camier adore les écritures contemporaines gravitant autour de Berlin. « Je suis une amoureuse des textes allemands. Il y a là une manière à la fois frontale et ludique d’aborder le théâtre tout en demeurant accessible. J’ai découvert une série d’auteurs fascinants. Pour Le Dragon d’Or, j’ai éprouvé une fascination pour les répliques elliptiques et l’action. Seule devant la page, la lecture a été ardue. Mais dès le premier exercice public, tout est devenu clair et compréhensible ».

Le propos du Dragon d’Or demeure à la fois universel et local. Il entraîne également une relation de proximité avec les mots. « La langue entendue sur scène est très québécoise. Elle permet un trip pour les acteurs où chacun d’eux peut explorer et s’inspirer de son expérience personnelle ». Par l’importance de l’oralité, la forme du conte a alimenté les recherches, « par son habileté à briser le quatrième mur, à dire les choses simplement et à faire surgir grâce à la voix humaine d’innombrables personnages et péripéties. Un bon conteur fait vivre une trentaine de personnages et le spectateur les voit tous ». La rigueur des mouvements joue un rôle fondamental. « Un geste permet de montrer la transition d’un personnage à un autre, comme, par exemple, de se mettre sur le bout des pieds.»

L’intrigue s’amorce autour d’une rage de dents qui nous fait vivre le déracinement d’un individu. Elle enchevêtre par la suite les destinées d’une trentaine de protagonistes qu’incarne un quintette d’acteurs et d’actrices. Notre perspective occidentale pose un défi intéressant selon la metteure en scène pour « parler de l’Orient et de la survie de quelqu’un qui souffre. Plusieurs personnes risquent la mort en traversant les frontières des pays. De notre côté, nous ne voulons pas perdre nos bonnes conditions de vie. Par conséquent, il y a toujours des gens exploités et des exploiteurs », dit-elle en pointant son pantalon fabriqué en Chine. La nourriture témoigne concrètement de ce rapport conflictuel entre diverses réalités géographiques et socioéconomiques. « Dans la Noddle Box que tu manges rapidement, tu apportes un succédané de millions d’années de culture et de traditions ». Par ailleurs, clin d’œil ou désir d’inscrire certaines problématiques de la pièce dans l’instant présent, les spectateurs pourront commander un repas du restaurant Tampopo avant le début des représentations.

En répétition. François-Olivier Aubut, Jean Antoine Charest, Carmen Ferlan, Amélie Langlais, et Luc Morissette. Crédit: Alain Mailhot

En répétition. François-Olivier Aubut, Jean Antoine Charest, Carmen Ferlan, Amélie Langlais, et Luc Morissette. Crédit: Alain Mailhot

La forme dramatique a emballé l’instigatrice du projet. « Une réplique dans une scène résume l’action de celle-ci. Les acteurs livrent le texte et la régie doit suivre. Ils ont à trouver leurs propres couleurs. J’ai travaillé en partant de la personnalité de chacun d’eux. Au fil des répétitions, nous nous sommes permis de fonctionner par essais-erreurs ». La mosaïque de destins présentés durant la représentation témoigne d’un mal de vivre répandu. « Je pense à ce couple de 19 ans qui ne veut pas avoir d’enfants et qui ressent énormément de solitude. Les possessions matérielles et achats compulsifs tentent de combler un bonheur trop souvent éphémère et superficiel. Les personnages éprouvent beaucoup de colère, mais possèdent en revanche peu de ressources pour l’exprimer. Ils rêvent d’être ailleurs et ont l’impression profonde de ne pas être à la bonne place ».

Mireille Camier avait dirigé au printemps 2012 une superbe production du Chien, la nuit, le couteau de Marius Von Mayenburg, autre dramaturge allemand de prédilection. Elle avait concocté une superbe démonstration cauchemardesque d’un monde en perpétuelle tension, autant dans la narration, le jeu des comédiens que dans les choix esthétiques. L’urgence de dire les choses relie ses deux réalisations, malgré les différences de ton. Dans Le Dragon d’Or, « on a l’impression d’être convié à un party. Schimmelpfenning décrit sa pièce comme une trappe, à laquelle personne n’échappe. Nous entrons par la porte pour nous immiscer dans le cœur et le corps du sujet. À chaque fois avec le dramaturge, ici ou dans Une nuit arabe, un moment magique surgit pour nous faire décoller du réalisme pur ».

L’élaboration de la mise en scène « s’organise sans qu’on la voie, comme une prestation live qui rappelle l’esprit de plusieurs productions présentées antérieurement au Festival TransAmériques ». Ses allures de fabrication en direct devant le public l’opposent selon elle à des pièces plus conventionnelles « perçues comme des œuvres d’art fermées ou distantes ». Le septième art devient un point de comparaison stimulant. « Chaque scène a un effet cinématographique de zoom in ou de zoom out », précise la metteure en scène en faisant référence au long-métrage Babel d’Alejandro González Iñárritu. « Dans ce terrain glissant entre l’humour et le tragique, tu dois entrer rapidement dans le cœur de l’action d’une scène à l’autre, sans t’attarder aux détails, ou au de fla-fla ».

Pièce chorale, telle une multitude de perceptions et de réalités perceptibles, Le Dragon d’Or attend ses premiers visiteurs le mardi 8 avril. Malgré une trame aussi sombre, l’espoir est palpable, aux dires de Mireille Camier. « Il est essentiel de rester une gang d’optimistes, de ne pas toujours envisager le pire, mais sans mettre des lunettes roses. L’œuvre demeure avant tout une tangible réflexion sur un monde rempli d’empathie ».

Le Dragon d’Or, du 8 au 26 avril 2014 au Théâtre Prospero.

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.