Bon à s’en lécher les doigts

par | 2 novembre 2014

Par Daphné Bathalon

La nourriture est un langage universel, et la cuisine un lieu de vie par excellence. Au Québec, on le sait, toute veillée a de bonnes chances de se terminer dans la cuisine. Et la veillée à laquelle nous convie Cuisine & Confessions, 13e production des 7 doigts de la main, en est une qui touche autant à l’intime qu’au plaisir de l’échange autour de la table. À l’instar de la célèbre madeleine de Proust, la nourriture y sert de point de départ à un voyage au milieu de souvenirs d’enfance, d’adolescence, joyeux ou malheureux, drôles ou tristes.

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Photo Alexandre Galliez

Les 7 doigts de la main nous invitent à passer en cuisine, et c’est avec bonheur qu’on y entre, tous les sens, ou presque, aux aguets… la mémoire stimulée par les plats et les desserts évoqués et le nez prêt à sentir les plus délicieux effluves culinaires. Les créateurs et metteurs en scène Shana Carroll et Sebastien Soldevila signent ici un bijou de spectacle qui fait naître bon nombre de petits et de grands sourires, titillant la fibre nostalgique de souvenirs pour toujours associés à une odeur de pain aux bananes, au goût d’une omelette, aux mille délices visuels d’une tablée complète de desserts…

Dans la magnifique cuisine imaginée par Ana Capelluto, les artistes de la troupe s’activent dès l’entrée des spectateurs. Certains se glissent parmi le public pour recueillir des confessions qu’ils partagent ensuite au micro, d’autres entraînent des spectateurs sur scène pour les faire participer à la préparation du repas, couper les légumes, casser les œufs… L’ambiance est collégiale, détendue. Et puis la musique lance le spectacle, et notre cœur est déjà conquis, car Cuisine & Confessions est aussi chaleureux et invitant que l’immense cuisine dans laquelle la production prend place.

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Photo Alexandre Galliez

« Ne joue pas avec ta nourriture »? Oubliée, transgressée gaiement la vieille règle parentale. Dès les premiers instants du spectacle, les œufs volent, les fouets, assiettes et culs-de-poule s’envolent, les bananes et les pâtes sont lancées dans les bols et chaudrons, plus tard la farine formera de beaux nuages blancs. Les jeux des artistes s’orchestrent dans une chorégraphie échevelée comme le ballet d’une cuisine collective ou familiale. Le spectacle multiplie bien évidemment les clins d’œil culinaires, des fouets remplacent les quilles pour jongler, des torchons s’agitent en rythme, même la nappe à carreaux est de la partie, se transformant en ruban pour un élégant numéro de tissu aérien. En un rien de temps, on se retrouve non plus perchés dans les gradins de la Tohu, mais assis autour de la longue table, convives d’un festin qui met en appétit. Plus de 800 convives et neuf artistes s’entassent avec bonheur dans cette cuisine.

La cuisine de Cuisine & Confessions se révèle pleine de surprises : on tire table et futon de l’îlot central, des boîtes se transforment en ensemble complet de salle à manger ou en chaises, un séchoir à linge devient trapèze, et la table peut tout aussi bien servir de piste de danse… Au vu de la multitude de tiroirs et d’armoires de l’immense mur de scène, il est néanmoins un peu décevant que les artistes ne l’investissent pas davantage, comme des enfants entreprenant d’escalader les armoires pour attraper un pot de biscuits hors d’atteinte. Le mur de scène, bien que magnifique, reste en effet peu exploité.

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Photo Alexandre Galliez

Encore une fois, le talent des 7 doigts de la main brille particulièrement dans les numéros de danse en groupe. Énergiques, heureux, tissés serré, les membres de la troupe se déploient en scène et occupent tout l’espace comme s’ils étaient une vingtaine et ne nous donnent qu’une envie : nous joindre à eux. Ils semblent tellement s’amuser! Les numéros de cirque ne sont certes pas parfaits, des fouets échappent aux mains du jongleur, le numéro de main à main manque encore de précision, des anneaux tombent, mais impossible d’en tenir rigueur aux artistes tant le spectacle forme un tout joyeusement bordélique. Chaque numéro mêle habilement confessions et prestations. Parmi les plus réussis, notons le numéro d’anneaux chinois où un artiste raconte comment il partageait une omelette seul avec sa mère tous les dimanches tandis que ses frères étaient en visite chez leur père, comment cette omelette a revêtu le goût d’un souvenir chéri. Dans ce numéro, les Américains Sidney Iking Bateman et Melvin Diggs offrent une prestation magnétique, qui s’est attiré les applaudissements les plus chaleureux au soir de la première. Autre numéro touchant, celui où un artiste argentin relate l’arrestation de son père et le dernier repas qu’il aurait aimé partager avec lui, en famille. Il se raconte en s’élançant à l’assaut du mât chinois entre chaque confession, le tout sans musique. Poignant.

La musique très festive donne envie d’aller danser dans cette cuisine en agitant le linge à vaisselle ou la cuillère de bois. De fait, Cuisine & Confessions est un spectacle en forme d’immense « Bienvenue ». Bienvenue dans notre cuisine, installez-vous, prenez place autour de la table et laissez-nous vous servir nos plus délicieux souvenirs. Bon à s’en lécher les doigts!

Une supplémentaire est annoncée le samedi 15 novembre à 14h. Le spectacle partira ensuite en tournée.

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.