Bêtes ou pas bêtes du tout : entrevue avec Hubert Proulx pour la pièce « Animaux »

par | 22 février 2016

Par Olivier Dumas

Avec Sophie Cadieux et le NTE, Hubert Proulx tentera de percevoir si les Animaux sont véritablement nos amis.

Crédit photo Andréanne Gauthier

Crédit photo Andréanne Gauthier

Lors d’un tournage, Sébastien Rajotte, récemment vu dans Glengarry Glen Ross de David Mamet au Théâtre du Rideau Vert, a déclaré en blaguant «qu’il y a trois affaires qu’on ne peut pas mettre sur une scène : un enfant, un animal et Hubert Proulx», en référence à ce dernier qui cherchait ce jour-là, à «voler le focus». Coïncidence ou non, à l’exclusion de la présence de gamins, nous verrons les deux autres «dangers potentiels» occuper les planches de l’Espace Libre. Proulx, que l’on aime comparer, selon ses dires, à un chat de ruelle, connaît son baptême avec le Nouveau Théâtre Expérimental, codirigé par l’auteur et le metteur en scène d’Animaux, Alexis Martin et Daniel Brière. Ce dernier lui a enseigné à l’École nationale de théâtre. Depuis, des liens interposés se sont développés entre eux. «J’ai joué dans des pièces de sa conjointe, Evelyne de la Chenelière, soit Les pieds des anges et L’imposture, toutes deux avec Sophie Cadieux, (également sa complice dans le périple animalier). Cela m’a fait bien rire quand Daniel m’a parlé du projet. J’ai dit oui tout de suite.»

Pour s’adapter au rythme de ces bêtes parfois intrépides et parfois attachantes, les représentations s’amorceront en fin d’avant-midi. Hubert Proulx s’étonne encore de cette prise de risque. «Il y a une règle de base implicite au théâtre comme quoi nous ne devons pas mettre d’enfants ou d’animaux sur une scène pour cause de distraction.» Mais la sensation de transgresser un «interdit» s’imposait. «Nous aimons l’imprévisibilité de ces petites créatures qui révèlent les paradoxes de l’être humain. Le texte d’Alexis se veut une réflexion méditative.» Ni satire politique comme La Ferme des animaux de George Orwell, ni fable moraliste comme chez Jean de La Fontaine, le spectacle de courte durée se démarque par sa série de tableaux «sophistiqués», en plus de l’accompagnement des voix enregistrées de Pierre Lebeau et Anne Dorval à la narration. La distribution est surtout composée (sous toutes réserves) d’un chat, de quatre poules, d’un banc de poissons, de dizaines de grillons, d’un chien, d’une vache, d’une chèvre, d’un cheval miniature et d’un ou deux cochons. En ce lundi ensoleillé au moment de l’entrevue, cette faune animalière n’était pas encore arrivée sur les lieux de «travail». Ce n’est que dans les jours subséquents qu’elle participera pleinement aux répétitions. «Nous avons une grosse semaine en perspective. J’ai hâte de voir comment les animaux vont interagir entre eux», lance un Hubert Proulx, entre deux éclats de rire, dans la loge du théâtre de la rue Fullum.

En plus de rendre hommage à d’inusités compagnons de scène, la proposition tente surtout de tourner en dérision nos comportements. «Dans nos personnages respectifs, Sophie et moi vivons une rupture amoureuse, alors que je suis en train de traire la vache.» Dans une autre séquence, les préparatifs d’une cérémonie de thé focalisent l’obsession du détail et le snobisme face à la nourriture. «Les poules viendront alors picosser dans des tasses.» De plus, le comédien confie qu’aux premières cogitations de la proposition, «il a été question d’inclure des rats. Je suis très heureux qu’ils ne soient pas là finalement.» Inscrite sans contredit parmi le top 5 de (s)es plus grands défis en carrière, une création comme Animaux symbolise en quelque sorte «une parfaite expérience où l’égo de l’acteur ne sera pas au rendez-vous. C’est l’humilité totale.» Pour parvenir à un résultat concluant, Hubert Proulx se prépare comme un boxeur «qui s’entraîne pendant six semaines». Dans les deux cas, le résultat se décide le jour même. «Comment dois-je réagir par exemple si la chèvre s’en va dans le public? Quand j’y pense, je trouve que cela n’a pas de bon sens», lance-t-il, spontanément.

Affiche du spectacle

Affiche du spectacle

L’interaction entre les deux partenaires «humains» demeure essentielle pour conjuguer toutes les couches de cette philosophie exploratoire. «J’ai rencontré Sophie (Cadieux) pour la première fois lors de parties d’improvisations entre nos deux cégeps.» Hubert Proulx confie que ce fut pour eux  «une aide inestimable d’avoir ce background» pour accentuer la confiance «dans une pièce où tout se déroule sur la corde raide.» À ses yeux, l’actrice posséderait les qualités nécessaires «d’une parfaite partenaire de jeu, soit l’écoute, la générosité et l’empathie». Car une telle entreprise exige de la patience pour établir un contact réel entre tout ce monde. Par exemple, «lors de la prise de bain, le chat est là et regarde ce qui se passe. Il n’y pas de tour d’adresse. Nous ne  nous servons pas de l’animal pour son élégance. Nous sommes loin de la performance comme au cirque.»

Cette écriture scénique se retrouve à des années-lumière de la fiction allégorique du quotidien. «Nous ne magnifions pas la vie. Rien n’est plus tangible, par exemple que d’aller en forêt, et dans la production, nous allons vraiment sentir que nous sommes sur une fermette», précise l’artiste, qui a travaillé autrefois dans un centre équestre. Par ailleurs, cet univers éclaté  et sensoriel s’accompagne d’une rigoureuse démarche scientifique patiemment élaborée par ses principaux concepteurs. «Daniel et Alexis ont vraiment fait leurs devoirs. Ils ont consulté des biologistes et des vétérinaires. Et le texte n’est pas facile avec ses phrases complexes. Il n’y en a pas beaucoup quand même, mais cela reste dans la lignée du répertoire d’Alexis Martin.»

Si la singulière œuvre du NTE regroupe des bestioles «douces et gentilles», l’acteur ressent pourtant une prédilection, pour les fauves, les tigres et les lions. «Je suis fasciné de voir les loups agir en meutes. Nous avons l’impression en les regardant que tout est possible, que l’ensemble est plus important que toutes les parties réunies.» Une telle notion d’équipe et solidarité communautaire se transpose ainsi facilement dans un travail très déstabilisant. «Nous avons toujours des plans B, si un animal ou l’autre ne répondent pas adéquatement. La régie aura sans cesse à s’adapter.»

En toute fin de rencontre, Hubert Proulx perçoit autant dans Animaux l’essence même du théâtre que la synthèse d’un métier qu’il pratique depuis douze ans. «Je me sens autant à l’aise dans le populaire que dans l’underground. Je cherche toujours à  aller le plus loin possible dans les zones incertaines.» La dimension instinctive de la création lui permet justement d’exprimer les mille et une potentialités de l’art. L’acteur adore que ce maelstrom, dans la lignée de l’émission Découverte, revendique une signature «contraire à tout ce qu’on peut imager sur la présence d’animaux dans une production.» Mais une seule certitude perdure pour l’équipe : l’implication spontanée et réceptive à tous les risques inimaginables. «Si la vache décidait par exemple de lever la queue et de faire ses besoins pendant la scène de séparation avec Sophie, je devrais intégrer naturellement (l’incident) dans l’action. Est-ce que nous allons y arriver? Tel est le mystère!»

Animaux, du 3 au 20 mars à Espace Libre