Belzébrute à la conquête de la France, une marionnette à la fois – entrevue avec Amélie Poirier-Aubry

par | 31 août 2013

par David Lefebvre

Tous les deux ans, en septembre, Charleville-Mézières, charmante petite bourgade du nord-est de la France, devient littéralement la Mecque de la marionnette, et ce, pour une dizaine de jours. Le festival mondial des théâtres de marionnettes, fondé en 1961, qui fut d’abord un événement triennal, puis biennal depuis 2009, est devenu au fil des ans un événement incontournable, un véritable happening international réunissant des marionnettistes, des manipulateurs et des concepteurs provenant de tous les castelets du monde. À titre d’exemple, la plus récente édition – celle de 2011 – a accueilli 250 troupes d’une quarantaine de pays et plus de 150 000 spectateurs, soit une fois et demie la population urbaine totale de Charleville-Mézières!

Amélie Poirier-Aubry, crédit photo Camille Sinoir

Amélie Poirier-Aubry, crédit photo Camille Sinoir

La jeune et étonnante compagnie montréalaise Belzébrute tente, cette année, l’aventure Charleville-Mézières. Pour en discuter, j’ai pu rencontrer Amélie Poirier-Aubry, l’une des bellz de ce « band de théâtre » et directrice musicale de la troupe. C’est au Café Ellefsen, dans le chouette quartier Petite-Patrie, que nous nous étions donné rendez-vous. Les yeux d’Amélie, d’un bleu à faire envier le ciel de la Méditerranée, brillaient tout au long de l’heure et demie que nous avons discuté, dévoilant toute sa passion pour ses collègues, son travail et ce projet qui arrive à grands pas.

Les dessous de Belzébrute

Belzébrute existe depuis huit ans, fondé par les jeunes comédiens Jocelyn Sioui, Clémence Doray, Éric Desjardins et Caroline Fortin. En 2006 naissent les spectacles Verne, un chapitre par marée (courte forme) et Cri au logis ; mais la compagnie prend véritablement son envol (ou la mer) avec Shavirez, le Tsigane des mers. Le spectacle, d’abord pour adultes, puis adapté pour jeune public, est un véritable succès pour la compagnie : il remporte en 2008 le prix du meilleur texte francophone au Fringe Festival, et cumule, depuis, plus de 130 représentations. « Chez Belzébrute, me confie-t-elle, on aime dire que l’on crée du grand déploiement à petit budget. Nous n’avons jamais reçu de subventions ; notre troupe est difficile à qualifier, on n’entre pas dans les petites cases des formulaires… C’est très populaire ce qu’on fait, aucunement élitiste, et ça nous nuit peut-être, quelque part, dans les institutions. »

C’est par accident qu’Amélie découvre sa voie. « Quand je suis entrée au Cégep, je me demandais quoi faire, n’ayant pas de plan d’études établi. Je faisais du piano depuis plusieurs années, je me suis dirigé vers le piano classique, et j’ai détesté ça. En parallèle, une fois par semaine, je suivais des cours d’accordéon, et j’ai eu un coup de cœur pour l’instrument. À la session suivante, j’ai changé, et j’ai terminé mon DEC en accordéon. Après une année sabbatique, j’ai fait une technique en composition et arrangement, toujours à Saint-Laurent. C’est Jocelyn Sioui, l’un des fondateurs de Belzébrute, qui m’a approché pour travailler sur la courte forme qu’était Shavirez, à l’époque. J’ai ajouté la musique, en plus de participer activement à l’élaboration du spectacle. »

Amélie Poirier-Aubry dans Mr. P, crédit photo Caroline Fortin

Amélie Poirier-Aubry dans Mr. P, crédit photo Caroline Fortin

Si la musique live s’impose comme un élément majeur des spectacles de Belzébrute, jusqu’à devenir un personnage en soi, la compagnie assume aussi de plus en plus son choix d’utiliser la marionnette dans ses différents projets. « Jocelyn dit qu’il est, au départ, un marionnettiste, malgré sa formation en jeu et qu’il soit professeur d’art dramatique. On adore le monde des marionnettes! Tu sais, accepter d’être derrière une marionnette incite nécessairement à mettre son égo d’acteur de côté, et ça, dans le milieu, c’est rafraichissant ». Le laboratoire Talk Show, présenté au Mainline en 2009, fait état de ce parcours : des marionnettes recevaient en entrevue certaines personnalités, puis on présentait des fausses pubs, on jouait de la musique, on improvisait… un peu à la Muppet Show, quoi. « C’était le fun, et c’était surtout pour se tenir actif, créativement parlant, malgré la dose de stress que générait chaque représentation. »

Puis arrive cette petite bombe intrigante dans l’univers théâtral québécois : Manga. Présenté au Fringe en 2011 (durant lequel la pièce remporte des prix pour la conception musicale et pour les costumes), puis au Mainline, au Gesù et au Théâtre Hector-Charland, Manga n’arrive pas à trouver son public, ou plutôt des diffuseurs prêts à assumer ce spectacle éclaté, qui pige allègrement dans l’esthétisme et la vision que nous avons, occidentaux, de la bande dessinée et des films nippons. Plusieurs raisons expliquent peut-être cette situation : « Comme on s’inspire de la culture japonaise, s’amusant avec ses codes, le racisme était parfois évoqué et perçu par certains publics. Pourtant, loin de nous l’idée de l’être, au contraire! C’était même plutôt étonnant. Manga est une bébitte extraterrestre, voué peut-être à devenir un show de festival, mais franchement plaisant à jouer! »

Abonné au Fringe, Belzébrute y présente, en juin 2013, son plus récent spectacle : Mr. P, la biographie de Monsieur Patate qui devient une célébrité internationale, racontant sa montée spectaculaire en tant que chanteur crooner jusqu’à sa déchéance la plus totale. « Jocelyn caressait l’idée depuis 15 ans de faire chanter Mexico à Monsieur Patate. Ça a été l’idée de base. » Le spectacle, qui se veut bilingue, malgré le peu de mots employés, fut très bien accueilli par la critique et les spectateurs, et sera repris l’an prochain.

Bientôt, le départ vers la France

Belzébrute, crédit photo Camille Sinoir

Belzébrute, crédit photo Camille Sinoir

C’est donc avec Shavirez, le tsigane des mers que Belzébrute traversera l’Atlantique pour le présenter à un tout nouveau public. « On avait déposé le projet pour le « In » du Festival, mais nous n’avons pas été sélectionnés. Par contre, on nous a recommandés au « Off », et ça a marché. On nous a d’abord booké deux représentations, puis on nous a refilé les contacts pour d’autres salles. Finalement, on donnera 12 représentations, dont plusieurs en salle, puis dans un café et dans une bibliothèque. On le jouera aussi une fois à l’extérieur. Il faut comprendre que le festival s’occupe aussi du volet art de la rue, en format « In » et « Off ». Et pourquoi Charleville? « Si on a pris la décision de jouer au festival, c’est pour se faire voir et trouver un agent européen. Nos spectacles se prêtent très bien au public européen. Dans nos rêves les plus fous, on vise donc une tournée pour l’an prochain. Et bien sûr, être un hit au festival ! » me dit-elle, en riant. Pour ce qui est de la rémunération, la troupe s’en remettra au chapeau, une tradition beaucoup plus acceptée et naturelle en Europe qu’ici.

Belzébrute ne fait pas le voyage seul : le Théâtre Incliné, avec Le fil blanc et le court métrage Drenica, Magali Chouinard accompagnée de sa dame blanche et Pupulus Mordicus de Québec, avec sa création en cours Méliès l’homme orchestre, seront de la partie. Grâce à l’Association québécoise des marionnettistes (AQM), les quatre compagnies ont pu produire un document de communication et une grande bannière pour ainsi promouvoir efficacement leurs spectacles dans la ville.

Amélie et Jocelyn partiront vers Charleville le 6 septembre, pour prendre le temps de construire le décor qu’ils ne peuvent trainer avec eux. Éric Desjardins et Marie-Ève Laverdure, les autres membres de Shavirez, viendront les y rejoindre peu après pour participer au festival qui aura lieu, cette année, du 20 au 29 septembre 2013.

MonTheatre est très heureux d’offrir au band un accès à l’Espace MonTheatre : lors de son périple, Belzébrute publiera un petit journal de bord de son aventure outre-Atlantique, nous dévoilant les dessous d’une tournée, ses joies, ses complications, ses moments de grâce et de folie. Suivez Jocelyn, Éric, Marie-Eve et Amélie grâce aux capsules Belzébrute à Charleville-Mézières, dès la première semaine de septembre !