Apathie extrême

par | 7 mai 2013

Par Daphné Bathalon

La soirée d’ouverture vendredi dernier promettait un 12e Jamais Lu plein d’étincelles (voir le billet Condamnée au triomphe de Geneviève Germain) ; on peut dire que la lecture du Voleur de membres a donné lieu, entre éclats de rire et répliques follement absurdes, à un beau feu d’artifices!

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© David Ospina

Le texte de Mathieu Handfield, qu’il a lui-même mis en lecture, se penche sur un travers majeur de la société : son apathie. Un homme, Daniel, se réveille un matin avec un pied en moins. Alors que l’événement ne semble pas l’inquiéter, l’homme va pourtant voir son univers déraper complètement. Au fil des nuits, ses membres disparaissent les uns après les autres : après le pied, la jambe, puis l’autre jambe…  Tandis que son entourage profite de sa situation, de sa servilité et de son manque de combativité, l’homme semble résigné à son sort. Sa femme l’abandonne, en rejetant toute la faute sur son dos (« T’es un mollusque! »), une collègue de travail se sert de son état pour se construire une cause à défendre et ainsi passer à l’histoire, sa propre mère se sert de lui uniquement comme déversoir à confidences. Même l’enquêteur de police est davantage préoccupé par sa fin de semaine de chasse, que Daniel est en train de ruiner, qu’aux vols dont Daniel est victime. Ironiquement, le seul qui semble se soucier de l’homme dépouillé, est celui-là même qui le spolie : le voleur de membres en personne!

Poussée à l’extrême, cette histoire absurde d’homme faible que l’on dépossède de tout, même de sa dignité et de ses membres, rappelle pour beaucoup l’univers délirant d’Ionesco et de sa Cantatrice chauve, où la plus délirante des situations semble presque normale aux yeux de tous. Pour rester dans le théâtre absurde, on pourra aussi tracer quelques parallèles entre Daniel, cet homme sans volonté, et les personnages de Beckett, constamment dans l’attente et incapables de prendre leur destin en main. Daniel se contente lui aussi de se laisser porter, sans s’opposer au point de disparaître complètement à la fin. Heureusement, le texte laisse entrevoir une petite lueur d’espoir : grâce à Daniel, le voleur de membres réalise qu’il est dans la même situation que sa victime, puisqu’il demeure prisonnier de sa routine, de son ennui, et qu’il ne fait rien pour tenter de réaliser son rêve, un rêve un peu absurde aussi et auquel il n’a jamais vraiment réfléchi.

david ospina_le voleur de membres

© David Ospina

Le texte de Handfield a été fort bien servi par les neuf comédiens, les rôles leur collaient parfaitement à la peau : beau travail de distribution! Louison Danis, qu’on prend toujours grand plaisir à revoir sur les planches, a ainsi proposé le portrait d’une mère obsédée par les rabais, les articles au « Dollar » et sa coiffure. Hilarante! Pierre-Yves Cardinal, dans le rôle de la victime, offrait aussi une très juste incarnation de l’homme apathique, incapable de se tenir droit ou de s’opposer à qui que ce soit. Il est toujours bien agréable de constater que même lors d’une lecture de texte, les comédiens mettent tous leurs talents à contribution pour faire vivre les personnages et les histoires. L’écoute n’en est que meilleure et permet de goûter tout le sel et le potentiel du texte.

Le Jamais Lu est victime de son succès cette année : réservez à l’avance si vous désirez être sûrs d’entrer dans la salle, car des listes d’attente se forment à la porte chaque soir. Si on ne peut que se réjouir de cette affluence, on déplorera tout de même l’homogénéité du public, hélas essentiellement composé de gens du milieu (comédiens, journalistes, auteurs, directeurs de compagnie, amis du milieu…). Le Festival et les Écuries, qui l’accueillent, multiplient pourtant les gestes d’ouverture et les initiatives pour favoriser les rencontres entre les auteurs et le public, grâce à des tables rondes, des soirées festives et des invitations à partager cocktails Jamais bus et petits plats. Espérons que le grand public tendra rapidement l’oreille à ce très beau et convivial événement, qui permet d’entendre des textes inédits et parfois… totalement éclatés.

 

Le voleur de membres

De Mathieu Handfield
Mise en lecture : Mathieu Handfield
Distribution : Sandrine Bisson, Pierre-Yves Cardinal, Henri Chassé, Patrice Coquereau, Louison Danis, Karine Gonthier-Hyndman, Steve Laplante, Ève Pressault et Anne Trudel

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.